‹ Théâtre de Mme. AncelotChapitre 193 sur 350 · LETTRE A CN AMI · texte numérisé non relu

LETTRE A CN AMI

toire lorsque le public venait encore les chercher avec empressement. Aussi toutes les comédies et tragédies jouées depuis quelques années sont complètement bannies du théâtre qui a profité de leur succès, à moins qu'une autre puissance que celle du talent ne les ait sauvées de la proscription. Il est vrai qu'on joue encore et que l'on se donne même la peine de faire apprendre aux nouveaux acteurs, afin de les garder soigneusement au répertoire, des pièces telles que V intrigue Ëpistolaire, l'Amant Bourru, les Deux Frères, et quelques autres ouvrages sans valeur, qui usurpent sans droits les jours destinés aux chefs-d'œuvre. Mais c'est que leurs auteurs ont pour l'emporter sur les ouvrages modernes l'avantage d'être morts; avantage qu'on ne leur envie pas, quoiqu'ils en abusent un peu

On a beaucoup parlé de ces traités particuliers qui garantissaient à certains écrivains le fruit de leur travail, de manière à ce que les tribunaux pussent condamner le théâtre quand il manquait à ses engagements. Ces traités ont été la preuve de l'impossibilité où l'on est d'obtenir justice au Théâtre-Français, si l'on y reste dans les considérations ordinaires : car, si l'on a fait représenter un ouvrage important, fruit de soins, de veilles et de réflexions, et que cet ouvrage, malgré son mérite, n'attire pas la foule , on dit à l'auteur que la première condition pour jouer une pièce est qu'elle procure de l'argent à l'administration. Si , au contraire, l'auteur peut dire que son ouvrage fait de plus grosses receltes que les pièces qu'on joue à son préjudice , on lui répond que le Théâtre-Français n'est pas fait pour considérer la question d'argent, mais pour jouer des chefsd'œuvre. Et l'auteur, sans autre protection que ses droits, voit mettre à jamais hors du répertoire des ouvrages applaudis du public , et cela surtout quand d'énormes bénéfices pour le théâtre auraient dû leur donner le droit incontestable d'y rester ; parce que les théâtres royaux étant exclusivement destinés aux protégés des directeurs et des commissaires duroi , plus le succès que vous y obtenez est grand , plus on vous y traite mal , dans la crainte que vous n'y gardiez une place réservée à d'autres.

Que faire alors? renoncer au Théâtre-Français , et venir chercher ces théâtres qu'on appelle petits à cause de la dimension de leur salle , mais qu'on ne peut appeler secondaires , maintenant qu'il est convenu en France que les premières places appartiennent au talent.

Voilà pourquoi tant de jeunes gens d'un esprit distingué sont forcés d'ajuster aux proportions d'une scène moins vaste Vidée dramatique ou comique qu'ils auraient pu traiter plus largement, s'il y avait des grands théâtres dirigés avec justice et intelligence , et où les chances fussent pareilles pour tous. Ces théâtres trouveraient leur récompense et leurs moyens de succès dans les nombreux ouvrages qu'on leur présenterait et parmi lesquels ils pourraient choisir ; la foule qui les abandonne reviendrait : on y répéterait des pièces au lieu de s'y disputer ; on n'aurait besoin ni de l'autorité, ni des commis du ministre ; car les théâtres vivent d'acteurs et de pièces, et non pas d'ordonnances ministérielles et d'arrêtés du conseil d'état.

Toutes les idées dramatiques se sont donc naturellement tournées vers les théâtres indépendants , dont les intérêts sont liés avec ceux de leur directeur. Là l'auteur qui plaît au public et l'attire n'a pas la triste chance

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