‹ Théâtre de Mme. AncelotChapitre 275 sur 350 · ACTE II, SCENE II · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE II

PICARDIN.

Ce n'est pas moi, je vous le jure !.. . avec les dix-huit cents francs que j'ai comme secrétaire...

LAURENCE

Et que vous pourrez bien ne plus avoir si vous ne parlez pas.

picardin , à part.

Mais que je perdrais, bien certainement, si je parlais.

LAURENCE

Eh bien ?

PICARDIN.

Puisque madame la duchesse me fait l'honneur de me traiter en ami. . et même en confident... elle me permettra, je l'espère, de dire la vérité. Madame la duchesse est une femme à la mode, jolie, riche et aimable ; tout le monde la fête ; elle a une maison brillante, du crédit, des amis... ce serait folie de gâter son bonheur par des soupçons, et sa beauté par des larmes. Je l'en conjure , qu'elle soit toujours calme, heureuse et belle !... et qu'elle ne s'inquiète de rien... c'est le parti le plus sage.

Laurence, le regardant.

Il paraît que Georges vous a chargé de me répéter ce qu'il me dit tous les jours?... mais, monsieur Picardin, vous avez du bon sens, et ce serait folie de perdre votre position par une discrétion dangereuse.

Si c'est à moi que madame la duchesse s'en prend, ce ne sera pas juste.

LAURENCE

Je vous le répète, je vous regarde comme ami deGeorges... oui... comme notre ami.

picardin, s" inclinant.

Cet honneur... (A part, avec orgueil.) Oui, l'ami d'un grand homme !

LAURENCE

Initié à tous ses intérêts, bien plus... à ses idées, à ses sentiments depuis des années, vous le savez, il fut un temps où je doutai déjà du cœur de Georges.

PICARDIN.

Vous vous trompiez alors.

LAURENCE

Vous vous rappelez l'époque où le sort de Georges changea ?

PICARDIN.

Si je m'en souviens? Ce fut à propos, ma foi !

LAURENCE

Je l'aimais, j'étais riche, et lui, avec un titre et un grand nom ,

522 GEORGES

manquait de la fortune nécessaire pour en soutenir l'éclat : alors je lui donnai la richesse pour le rang qu'il me donna!... Rien n'était plus simple et plus naturel que cet échange ; mais j'avais cru lire dans la pensée de Georges son amour pour une autre .. Et, même près de moi, entouré de plaisirs et d'opulence, je craignis longtemps qu'il ne l'eût conservé.

Il aurait fallu avoir du malheur !... Dans le trajet d'une mansarde à un palais, il se perd tant de choses !

LAURENCE

Quand son père, ce vieillard qui nous aimait tous deux , eut décidé notre mariage, qui donnait une grande fortune au descendant d'une grande famille ruinée, et que Méloé , celle que je l'avais soupçonné d'aimer, fut partie pour l'Italie .. j'eus un moment de joie ; je crus qu'il serait à moi tout à fait.

PICARDIN.

Il en fut ainsi, soyez-en sûre.

LAURENCE

Non !... Son âme, alors exaltée et tendre, nourrissait des regrets... du moins, je crus le deviner... et, jalouse d'un souvenir, je vis avec joie les devoirs du monde, le mouvement de la vie positive et le bien-être de l'opulence éteindre peu à peu ce cœur passionné que je n'avais pu posséder!... Oui, j'ai aidé moi-même à effacer sous la vie matérielle et les petits intérêts de tous les jours les rêves de la jeunesse auxquels se mêlait un autre amour que le mien.

PICARDIN.

S'il en reste la moindre chose aujourd'hui, je consens à supporter toute la colère de madame la duchesse.

LAURENCE

Mais qu'ai-je gagné à cet oubli du passé... si le présent m'a enlevé non seulement toutes les affections, mais le temps et les soins que Georges me donnait encore ? {A elle-même en s' écartant un peu.) Oui ! il n'a plus d'illusions; mais il consacre toutes ses heures à des plaisirs faciles, et maintenant, au lieu d'un amour idéal... ah! il ne sait donc pas tout ce que l'abandon a de cruel... tout ce que le besoin de s'étourdir peut amener de dangers? ( Elle revient près de Picardin.) Monsieur Picardin , il faut que je sache tout ce qui a rapport à Mathilde... et c'est par vous que je veux l'apprendre !... pensez-y... et au revoir !

(Elle sort par le fond.)

Page 1