ACTE II , SCENE Xï
Georges , avec égarement.
Oh! ne dites pas cela!... c'est une erreur, un songe, une méprise !... car je l'aurais vu, je l'aurais défendu!... sauvé !... Ce n'est pas possible !... ce serait épouvantable !...
méloé , quia tiré une lettre de son sein.
Il y a huit jours , j'étais encore à Rome, vous croyant tous heureux... La fortune, la puissance, les plaisirs, vous aviez tout... J'étais tranquille... Cette lettre m'arriva... Écoutez... (Elle lit.) « Je suis « perdu , Méloé !.. mais quand un jugement me condamnera, vous « saurez encore trouver dans votre cœur des raisons pour m'absou- « dre , ou des larmes pour me pleurer !... C'est donc à vous que je « lègue ma fille, qui déjà n'a plus de mère, et qui bientôt sera seule « en ce monde... mais des douleurs que le ciel me gardait, il en est « une que je n'avais pas prévue, et contre laquelle mon courage s'est « brisé !... Si vous saviez qui siège parmi mes juges, calme, insen- « sible et froid comme le marbre des palais qu'il habite à présent !... «qui m'a vu sans se rappeler mes traits!... qui m'a entendu pro- « noncer ses propres paroles sans les reconnaître!... quicondam- « nera mes idées sans se souvenir qu'elles furent les siennes!... « c'est lui!... Georges!... mon premier ami !... lui qui me pressa « jadis sur ce cœur plus changé mille fois que sa fortune. » Voilà ce qu'il m'écrivait, lui, Jules Dermond!... Une heure après, j'étais en route pour Paris... et, depuis ce moment, je n'ai quitté ma voiture qu'à la porte de votre hôtel , monsieur le duc ! Georges , avec égarement.
Tout cela est -il bien vrai ?... ne suis -je pas sous le poids d'un horrible rêve!... mais cela n'est pas possible.
MÉLOÉ
Voyez!... tout est réel!... leur malheur et votre oubli!... Comprenez-vous enfin ?
GEORGES
0 mon Dieu !
MÉLOÉ
Vous disiez jadis : Au milieu du monde des intérêts et des plaisirs, un homme ne pense plus qu'à lui seul!... et vous ajoutiez : Malheur à celui dont le cœur insensible a conçu cette idée cruelle : Chacun pour soi ! Oui , vous disiez cela , vous !
Oui !... je le disais jadis... mais, riche et puissant, j'ai fait comme les autres, j'ai tout oublié, tout sacrifié à moi seul!... (Regardant autour de lui.) Laurence... Méloé... Mathilde... (Au prince ) Vous!... et lui... Jules!.,, oh! tout est perdu !
540 GEORGES
MÊLOÉ.
Non !... car à ma voix vous avez pâli ; au nom de Jules, vous avez tremblé !... et vous le sauverez !...
GEORGES
Le pourrai-je, grand Dieu?...
MÉLOÉ
Je sais qu'on n'en appellera pas en vain à votre cœur!... qu'il y avait dans ce cœur une générosité si vive, que ni le pouvoir ni les richesses n'ont pu l'éteindre... Pourquoi, malgré la fortune, ne seriez-vous pas le noble Georges d'autrefois?... Revenez à vos idées, à vos amis... sauvez un malheureux, fût-il même coupable... Justice à l'innocence, ou pitié pour l'erreur. Georges, au nom du ciel, vous m'écouterez!... Oui, n'est-il pas vrai?... vous m'entendrez, et vous le sauverez !
GEORGES
Mais est-ce encore possible ?... le passé se répare-t-il à volonté?... Éloignez-vous donc, vous qui rappelez des souvenirs qui troublent et qui déchirent le cœur !
tous, faisant un mouvement vers lui.
Georges !
GEORGES
Éloignez-vous tous !... fuyez un malheureux qui ne mérite que l'abandon , ou laissez-moi vous fuir; car je ne sais pas si, dans ce moment cruel , ma raison ne va pas elle-même m'abandonner aussi... Adieu!
(Il sort violemment parle fond.) picardin, le suivant.
Nous ne le quitterons pas.
MÉLOÉ
Où va-t-il?... que va-t-il faire?
LAURENCE
Je ne le verrai plus !
LE PRINCE
Restez !... je le suis , et je le ramènerai près de vous. SCÈNE XII.