SCÈNE III
LA PRÉSIDENTE , entrant seule par le fond.
(Encore à la porte.) Quoi donc ! personne ici!... ( Elle entre. ) Personne au bout de l'avenue, au perron, au vestibule !... personne nulle part!... Si nous étions en temps de guerre, on pourrait croire que le château de ma nièce a été pris d'assaut et tous les habitants passés au fil de l'épée. Mais ici l'on ne fait la guerre qu'à l'ennui, et, si ce n'est pas toujours sans danger, les suites du moins n'en sont pas si funestes. Allons !... (Elle s'assied sur le fauteuil à gauche.) Peut-être ai-je eu tort d'arriver ainsi sans me faire annoncer? Feu M. de la Morinière aurait appelé cela une inconvenance. C'était un homme de mérite que M. le premier président !... et je l'estimais tant que j'avais fini par l'aimer malgré ses quarante ans de trop. Mais moi? qui en ai maintenant près de trente , et qui, an sortir du couvent, entrai dans son austère maison, je n'y appris rien des plaisirs du monde. Ces plaisirs, disait M. le président, ces jeux, cette gaieté que d'autres peuvent se permettre et que moimême j'ai connus jadis , mes sévères devoirs me les défendent aujourd'hui. Ceux dont l'honneur ou la vie est à la merci de mes lumières , que penseraient-ils si je me livrais à la dissipation ?.... Il avait raison, sans doute... et moi pauvre femme de vingt ans, je vivais comme un juge de soixante. (Elle se lève.) Aussi, parfois, il s'éveillait en moi un vague désir de plaisirs inconnus. Ma pensée s'envolait vers ce monde qui m'était interdit, et je me disais : Il doit pourtant y avoir une autre manière d'être heureuse. Parfois aussi je sentais une folle gaieté, une envie de rire, de plaisanter! Mais il fallait comprimer ces joies d'enfant que les sévères habitudes de nos journées et les gens si graves qui m'entouraient ne me