ACTE II, SCENE I
tard ! mais rien n'est de mauvais goût comme d'arriver trop tôt , n'est-il pas vrai ? Il faut paraître n'avoir qu'une minute , arrachée à l'empressement de ceux qui nous entourent, qui nous obsèdent!... N'est-ce pas comme cela qu'on doit dire, monsieur de Melcourt?
MELCOURT.
Certainement.
Oui !... des bals !.... des fêtes !.... ce tourbillon qui emporte mes heures , mes pensées , me fait du bien ! Cette foule , ce bruit , ce mouvement, cela soulage ! Mais comment se fait-il que ces salons soient si pleins , ces jeunes femmes si empressées, ces assemblées si nombreuses ! Y a-t-il donc tant de gens qui cherchent à s'étourdir, qui ont des idées à fuir, ou des souvenirs à oublier ?
MELCOURT.
Que dites-vous ?
marie , souriant avec amertume.
Rien ! rien ! si ce n'est que nous allons tous au bal ce soir , et que je compte sur beaucoup de plaisir.
MADAME D'HORBIGNY.
Je ne prends pas, comme toi, les choses au sérieux ou en folie!... car , depuis quelques mois , ton caractère est devenu si inégal , si fantasque, que, pour ne pas se brouiller avec toi, il faut vraiment toute mon amitié.
MELCOURT.
Vous voulez dire toute votre insouciance.
MADAME D'hOBBIGNY.
C'est possible ! oui , moi , je ne pense guère qu'à une chose ,
m'amuser ! Je suis restée indépendante par goût et par calcul; dans le mariage , il faut n'avoir jamais qu'une volonté à deux , et j'en ai toujours plusieurs à moi toute seule.
MELCOURT.
Puis, il faut donner une part de sa tendresse, et...
MADAME D'HORBIGNY.
Mon Dieu ! je n'ai jamais haï ni adoré personne ; je vois le monde comme un spectacle : du bon ! du mauvais ! Les premières loges sont chères et dangereuses ; mais une bonne place , tout voir et ne s'inquiéter de rien... c'est ce qu'il faut !... les prétentions et les travers ne manquent pas ; on débusque la vanité d'une position ? elle s'installe dans une autre ; on établit l'égalité ? Chacun se croit le premier!... On n'ose plus être vain de sa noblesse ? on l'est de son argent. N'y a-t-il pas toujours de quoi rire, et la sottise et la vanité donnent-elles jamais leur démission ?
marie , souriant.
Et nous avons, nous, le spectacle d'un philosophe en robe de bal-
48 MARIE
MADAME D'HORBIGNY.
Cela vaut mieux que d'être agitée, folle ou triste ! Du reste, voici quelqu'un à qui on ne reprochera pas de vivre d'une vie rêveuse et idéale... ton mari.