SCÈNE IL
FANNY , MARIE , qui est entrée et a entendu la dernière phrase, MELCOURT.
marie, à Melcourt.
Comment? vous ne vous souvenez pas, monsieur Melcourt? (Fanny est sortie à l'entrée de sa maîtresse.) Nous sommes ici dans le même lieu où j'ai connu Charles autrefois ; voilà le salon où je le recevais étant jeune fille; la table où je dessinais à ses côtés, le secrétaire... car j'avais gardé tous ces meubles !... Dans un autre temps, j'en avais paré une petite retraite !
MELCOURT.
Et ce matin, quand Charles est revenu, il a tout retrouvé avec le cœur de Marie !... il a dû être bien heureux !...
MARIE
Sa joie m'a rendu toute ma joie de jeune fille !... il nous a semblé que toutes ces années... que je ne veux pas compter... ces années de séparation, c'était un mauvais rêve, et que nous nous éveillions pour le bonheur.
MELCOURT.
Moi aussi, je me souviens !... je suis venu là, jadis, le cœur blessé et l'esprit disposé à tout voir en mal ; puis, le temps m'apprit à vous connaître !... Un jour... il y a huit années , je vis qu'il' n'était pas d'infortunes et de douleurs si grandes qu'un cœur comme le vôtre ne pût vaincre avec courage !... La vertu raccommode avec les hommes!... Quand je vous vis tout sacrifier à vos devoirs, quand, depuis ce voyage à Bordeaux, je vous retrouvai calme et paraissant heureuse au milieu de tant de sacrifices, je devins meilleur... et cela, seulement, je crois, pour avoir le droit d'être votre ami.
marie , d'un ton gracieux et affectueux.
Vous voyez tout ce qu'on gagne à bien faire !... Mais, mon ami, vous me louez plus que je ne mérite : si les premières années de mon mariage furent pénibles, s'il me fallut du courage, un jour, le jour de ce départ, le reste ne me coûta plus ! Séparée de Charles, je savais que sa tendresse et son estime m'appartenaient, qu'il ne
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doutait plus de mon cœur!... la vie fui douce et paisible !... les séductions qui entourent une jeune femme, elles n'existaient pas pour celle qui avait résisté à l'amour !... Mes devoirs me furent faciles ; ma fille .charma mes journées; mon mari... il? fut heureux!... et maintenant je vais être à celui que j'ai tant aimé !... Oh!... je n'ai pas à me plaindre du sort !...
MELCOURT.
Enfin !... la vertu aura donc sa récompense sur la terre !
MARIE
Et le chagrin passé rend le bonheur plus vif!... tout ce qui me le rappelle aujourd'hui me semble ajouter quelque chose à ma joie !... (Elle s'assied devant le secrétaire,) Voyez-vous ce secrétaire?... c'était ici que j'écrivais à Charles, quand notre mariage était arrangé !.. Eh bien! ce matin, je lui ai écrit là, pour lui dire : Venez !... comme autrefois !... et comme autrefois, il est venu!...
MELCOURT.
Il vous aime tant !
marie , tirant des papiers du secrétaire.
Et cette lettre?... oh ! mon ami , quel souvenir!... quand, pour sauver mon père , je promis ma main , j'écrivis cette lettre pour Charles !... mais je ne pus la lui remettre ; il ignora ma douleur et me crut coupable !... La voilà ! je veux la garder ! je souffrais tant, lorsque je l'écrivis , et je suis si heureuse en la revoyant aujourd'hui ! Voilà encore d'autres lettres écrites par des amis... par mon père.... par ma fille, durant cette séparation de deux mois qui eut lieu, il y a un an.
MELCOURT.
Pendant la maladie de M. Forestier, ce mal contagieux, qui ne vous effraya point pour vous, mais qui fit trembler votre cœur de mère !
MARIE
Ce sont les seuls moments où ma chère Cécile fut loin de moi : Albertine , madame d'Horbigny , dont le cœur est bon , quoi que vous en disiez,..
MELCOURT.
Oui ; elle se chargea de votre fille, c'est vrai... mais ce fut quelque chose de nouveau pour elle que de jouer un rôle de mère ; et que ne donnerait-elle pas pour vaincre cet ennui qu'elle cherche à dissiper dans le monde, depuis tant d'années , et dont les plaisirs sont plutôt la cause que le remède.
MARIE
Ma fille fut parfaitement avec elle pendant ces deux mois; et Cécile a môme pris pour madame d'Horbigny une si tendre amitié, que la mienne s'en augmente encore. (Elle renferme ses papiers.)