ACTE I, SCENE V
causait ce projet de mariage. Oh ! la générosité est une belle chose mais le bonheur ne la récompense pas toujours.
Léonce, souriant.
Alors c'est le bonheur qui a tort.
DAMBLEVILLE.
Je vous conseille de lui donner raison en épousant mademoiselle de Monville... mais parlez-en à madame votre mère qui souffre de votre tristesse et désire ce mariage autant que vous.
LÉONCE
Eh! n'est-ce pas là mon but, mon espoir, ma vie, tout ce qui m'intéresse au monde ?
DAMBLEVILLE.
Tout?
LÉONCE
Ah!... et votre procès!... je ne l'oublierai pas. Un fripon, car M. Gribelet est un fripon, a compromis clans une mauvaise affaire le fruit de vos peines, de votre talent ; je le démasquerai , je vous ferai rendre justice... mon temps, mon travail, mon argent, rien ne me coûtera pour réussir, et nous réussirons.
DAMBLEVILLE.
Avec cette chaleur, oh ! vous ferez un excellent avocat ; et , si vous vouliez, quelque jour vos talents pourraient servir la patrie. Léonce, souriant.
La patrie ! ma foi, il y a tant de gens qui se mêlent de ses affaires, que, si elle n'est pas bien servie, il faut qu'elle y mette de la mauvaise volonté. ( Plus sérieux. ) Et pourtant avant d'avoir de grandes ambitions, ne faudrait-il pas avoir de grandes idées? ( Un peu exalté. ) Oui , j'aime la gloire, mais celle-là seulement que j'obtiendrais par des actions utiles à mes semblables, et si un jour je pouvais quelque chose...
DAMBLEVILLE.
Vous? bah ! avec votre mépris pour l'argent, votre dédain des grandeurs ! Est-ce qu'on réussit quand on ne fait jamais rien comme tout le monde ? Mais consultez donc l'usage.
LÉONCE
Je ne veux consulter que mon cœur.
DAMBLEVILLE.
C'est de la folie.
LÉONCE
Tant pis pour la raison.
DAMBLEVILLE.
J'avoue que mon amitié s'inquiète de votre penchant à l'enthousiasme et de la singularité de quelques unes de vos idées. Mon Dieu ! pourquoi sortir de la route commune et de la vie ordinaire ?
tout y est tracé, tout y est formulé d'avance à présent; c'est trèscommode. La bienséance indique les vertus nécessaires, le code civil renferme la probité, et le dévouement à la patrie consiste à monter sa garde et à payer ses contributions.
léonce, d'un ton de reproche.
Oh ! mais grondez, grondez ! vous ne pourrez me fâcher aujourd'hui, il y a trop de joie dans mon cœur. (A part, avec inquiétude.) Elle doit venir, s'il pouvait s'éloigner ! ( Haut . ) Je vous conseille, docteur, d'être sans inquiétude sur moi et d'aller tranquillement à vos affaires. Adieu, mon ami !
DAMBLEVILLE, étonné.
Comment, adieu?
léonce, avec un peu d'embarras.
Oui, il faut que je voie promptement ce M. Gribelet pour m'assurer que je ne me trompe pas et travailler à vous faire rendre vos deux cent mille francs.
DAMBLEVILLE.
Dieu le veuille ! car sans cela je suis ruiné.
léonce, souriant d'un air incrédule.
Oh ! ruiné !
DAMBLEVILLE.
Eh bien ! non, j'en conviens ; mais enfin deux cent mille francs, cela vaut la peine qu'on y songe.
LÉONCE
Et soyez sûr, mon ami, que vous ne perdrez rien à mon bonheur. Loin de là! je voudrais faire quelque chose pour l'amitié, pour la justice. L'espoir d'être aimé ! mais cela double les forces et le courage.
DAMBLEVILLE.
Cher et bon jeune homme !
Mais adieu, au revoir.
dambleville, à part, apercevant Isabelle.
Ah ! je comprends, il l'attendait. ( Haut. ) Mademoiselle de Mon-
ville vient de ce côté, et si mon procès ne peut s'arranger sans
vous, je crois maintenant que votre mariage s'arrangera bien sans
moi. Adieu donc, à tantôt.
léonce, à demi-voix, en reconduisant Dambleville à la porte
du fond.
Comme mon cœur bat ! c'est que ma vie va se décider, voyez-vous.
( Dambleville sort; Léonce reste dans le fond et admire de loin Isabelle, qui entre par la porte de droite.)