ISABELLE, LÉONCE
Isabelle, sur le devant, à elle-même.
Je ne sais pourquoi je suis si tremblante... j'ai peur de ne pouvoir parler... pourtant, Charlotte m'a tant pressée, tant priée de tout dire à M. Léonce ! il est si bon ! Ah ! le voilà.
LÉONCE
Enfin, nous sommes seuls !... depuis mon retour vous m'évitiez.
ISABELLE
Oh ! ne le croyez pas.
LÉONCE
Ou votre amie, madame de Tréneuil, prenait tout votre temps.
Elle me témoigne tant d'amitié, elle !
LÉONCE
Qui pourrait ne pas vous aimer ?
ISABELLE
Quand je rencontrai cette bonne Charlotte, j'étais bien seule.
LÉONCE
Chère Isabelle !
ISABELLE
Peu après votre départ mon mariage fut rompu ; et savez-vous ce qui le fit manquer ?
LÉONCE
Le ciel qui voulait le bonheur d'un autre. Isabelle , souriant.
Le ciel... et mon peu de fortune qui se trouva ne pas suffire à M. le marquis de Tréneuil !... car c'était lui.
LÉONCE
Quelle indignité !
Isabelle, amèrement.
Oui... j'aurais été sa femme :... mais je ne suis pas riche !
LÉONCE
Quel bonheur !...
ISABELLE
Mes parents, qu'il avait connus, passaient pour avoir une grande fortune, et il employa mille moyens pour m'ohtenir ; puis il apprit que je ne possédais que bien peu de chose... et six semaines après il épousa Charlotte ! qui est une riche héritière !
LÉONCE
Mais comment aviez-vous consenti ?
m ISABELLE.
Isabelle, hésitant.
On m'avait tant répété que ce mariage me convenait!... et alors fêtais... je...
LÉONCE
Vous étiez alors?... Parlez, dites toute votre pensée.
ISABELLE
J'étais si ignorante de toute chose et de mon propre cœur !
LÉONCE
Et maintenant?...
ISABELLE
J'ai un peu vu le monde, grâce à Charlotte ; car avant que je l'eusse rencontrée, votre mère était si sévère ! elle ne me laissait voir qui que ce fût ; aucun amusement ne m'était permis : tout l'inquiétait, jusqu'au regard que le hasard faisait tomber sur moi dans les promenades!... Personne à qui je pusse parler, dire ma pensée, mes désirs, mes regrets.
LÉONCE
0 mon Dieu !
ISABELLE
Si vous saviez!... quand je retrouvai Charlotte, qu'elle vint à moi, me parla avec tendresse ; que je sentis que c'était une amie... des larmes vinrent à mes yeux ; je me dis : Enfin quelqu'un m'aimera donc!...
Léonce, vivement.
Est-ce possible?...
Isabelle, souriant et gracieuse.
Aussi c'est un peu votre faute.
LÉONCE
A moi ?
ISABELLE
Vous m'aviez si bien accoutumée à être aimée !
LÉONCE
Ali ! vous avez lu dans mon cœur !
ISABELLE
Oui !... vous êtes mon ami, n'est-ce pas? vous êtes mon frère !...
Léonce, faisant un mouvement.
Mais...
Isabelle, hésitant un peu.
Et je veux avoir en vous une entière confiance, vous dire... tous mes secrets... comme une sœur doit les dire à son frère. Léonce, inquiet et laissant échapper sa main. Des secrets !... vous avez des secrets ?