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NOUVELLE SALLE DE LA RUE FEYDEAU

Les recettes avaient baissé dans de notables proportions à la salle de la Foire St-Germain ; aussi, les Directeurs du Théâtre de MONSIEUR avaient-ils poussé, écus dans les reins, les architectes de leur nouvelle salle.

Janvier 1790. — Enfin, le jeudi 6 Janvier^ le nouveau Théâtre fi^e MONSIEUR put ouvrir ses portes, bien que la salle fût encore encombrée par les plâtras et les échafaudages des constructeurs, et que les peintures et les ornementations murales ne fussent point complètement terminées.

Mais la hâte de Viotti était telle qu'il ne put attendre les huit jours de plus que demandaient les architectes, pour livrer leur salle, achevée à point.

Aussi, la représentation qui se composait de la Noce de Dorine, commença-t-elle par une annonce, faite par M. Paillardelle^ annonce « en prose », réclamant l'indulgence du pubhc, en faveur des échafaudages non enlevés et des peintures non terminées.

Cette annonce fut très favorablement accueillie, par des spectateurs bien disposés, qui, depuis très longtemps, attendaient avec impatience l'ouverture de la nouvelle salle ; et qui, anxieux, avaient suivi avec le plus grand intérêt la lutte ouverte entre le Maire de Paris et les deux Directeurs.

Mais, donnons une idée de la salle nouvelle, telle que la jugèrent les journaux de l'époque.

Le Journal de Paris^ dans son numéro du 7 Janvier^ écrivit :

« Cette salle forme un demi-cintre parfait, pour la partie qui contient les Spectateurs. Elle est composée de deux rangs de colonnes, l'un sur l'autre. Il y a trois galeries ; en tout huit rangs de loges. »

Certains journaux, entre autres, le Spectateur National et le Modérateur (qui devaient fusionner ensemble quelque temps après, sous la seule direction de M. Levacher de Charnois)^ écrivirent que « le nouveau théâtre n'avait que deux galeries». Gela vint probablement de ce que la troisième n'était pas encore débarrassée de ses échafaudages, et se trouvait conséquemment masquée pour le pubhc.

Le Journal de Paris continue :

« Mais, ces loges ne ressemblent pas, comme ailleurs, à autant de petites cases distribuées également. Elles offrent plutôt l'image d'un temple, où l'on a distribué des places, pour assister à une grande fête. »

« La coupole est hardie. »

Les deux architectes, MM. Legrand et Molinos^ excellaient en ce genre de couverture. C'est à eux que l'on doit cette admirable coupole de la Halle aux blés ; tellement admirable que l'architecte de notre moderne Bourse du Commerce, l'a voulu respecter et conserver dans le monument élégant, qui a remplacé notre ancienne Halle aux blés.

Le Journal de Paris poursuit :

« Le choix des ornements des loges et des couleurs a paru fait avec beaucoup de goût. Enfin, quand l'opéra a commencé, on a vu que la salle est aussi très sonore et très favorable à la musique.

« On y est partout assis. »

« Voici le prix des places adopté par l'administration :

« Parquet : 3 livres et 6 sols.

« 1^^ galerie : 3 hvres.

« 2^ galerie : 48 sols.

« 3^ galerie : 24 sols.

« Mme Baletti a été accueillie comme elle est toujours sûre de l'être. »

« MM. Roç^édino, Rafanelli et Mandini ont été aussi très applaudis. »

« M. Viganoni à qui on a fait répéter un air, dans le second acte, a été très bon. »

« On a aussi fait répéter un air à Mlle Simonet^ jeune actrice, dont les progrès sont tous les jours très sensibles. »

Bref, cette première soirée du Théâtre Feydeau, fut une soirée triomphale. Et, le lendemain, M. Viotti, dans l'exaltation de sa gloire, disait à qui voulait l'entendre : « Zou ne sanzerais pas ma place d'imprésario del Théâtre dé MOUSSU, per la place del Roi de France. »

En cela, le brave Italien, sans prévoir l'avenir, avait fortement raison.

Le 14 Janvier^ on donna la première représentation de : Les Trois Amants^ comédie en 3 actes, en vers, par M. de la Martinière.

Ce fut une chute, due « à la froideur du sujet et à la longueur des scènes, » car l'ouvrage ne manquait « ni de délicatesse, ni de style. »

Le 21 Janvier^ première représentation de Laurette, pièce en 3 actes et en prose, mêlée d'ariettes, paroles de M. Diibuisson^ musique du « célèbre » Haydn.

Cet opéra — car c'en était un, bien que son enseigne ne portât que « pièce mêlée d'ariettes — avait déjà été représenté à Vienne, et les Autrichiens avaient outrageusement sifflé la musique de leur compatriote, qu'ils avaient cependant décoré du titre si mérité de Père de la symphonie. En Italie, il en avait été de même. Mais M. Viotti prétendait que c'était la plous bella mousiqua del signor Haydn et, s'inscrivant en faux contre les sévères jugements des deux nations voisines, voulut en appeler devant l'opinion des dilettanti parisiens.

Hélas ! l'épreuve ne fut pas plus heureuse ; le même sort était réservé à Paris à l'infortunée Laurette.

On écrivit dans les compte-rendus : « La musique de M. Haydn^ toute belle qu'elle est, a paru moins dramatique que concertante. »

Il est de toute justice de dire que le compositeur n'avait guère pu être inspiré par le librettiste. Jamais M. Duhuisson n'avait écrit une pièce d'une « telle monotonie. »

Voici une appréciation du journaliste-écrivain Le Brun : « Sans le respect bien mérité que le public reconnaissant a voué au talent de M. Haydn^ Laurette n'aurait pas été jusqu'au 3^ acte. »

La pièce avait cependant été fort bien chantée et jouée par Mme Justalle et MM. Gavaux, Martin et Vallière.

Le même Le Brun écrit : « M. Vallière et M. Martin jouent dans cette pièce, l'un un rôle de Bailly^ qui arrive sur la côte et est censé traverser les mers, en manteau court et en grande perruque, — inconvenance jusqu'alors inusitée au théâtre ! — l'autre un rôle de domestique^ mais fils du Bailly ; et ils rendent l'un et l'autre très comiques par le naturel et la gaîté qu'ils y mettent. »

Le 23 Janvier^ première représentation de : Les Portefeuilles^ comédie, par M. Collot-d'Herbois.

Cette pièce réussit assez, pour que MM. Viotti et Léonard fissent à l'auteur un traité particulier, forcément interrompu par un incident de violence, qui intéresse vivement l'existence du Théâtre de MONSIEUR.

A la date du 24 Janvier^ le Journal des Affiches^ Annonces et Avis diçers, insère à sa rubrique des Spectacles, la note suivante, émanant évidemment de l'administration du Théâtre de MONSIEUR :

« L'inaction indispensable des tribunaux de districts, avant leur parfaite organisation, ayant donné au Lieutenant particulier le moyen de faire exécuter souverainement la sentence du Châtelet, rendue au profit de Mlle Montansier, en conséquence d'un privilège qui n'existe plus, au mépris de V appel interjeté^ au mépris d'une offre réelle de déposer la somme, et malgré le refus de la Dlle Montansier de donner caution, les Entrepreneurs du Théâtre de MONSIEUR (Entrepreneurs est ici la dénomination des Directeurs) jusqu'au moment où ils pourront mettre leur propriété sous la sau-

vegarde de la justice, disposent de leurs recettes en faveur des Pauvres. »

Cette note avait paru après un jugement rendu par le Châtelet, à la suite d'un procès intenté aux dits Entrepreneurs-Directeurs du Théâtre de MONSIEUR, par la Dlle Montansier^ qui réclamait à ces derniers, le paiement échu d'une rente viagère de 20.000 livres, laquelle lui avait été consentie à la suite de sa renonciation, dans l'entreprise du dit Théâtre, lors de sa fondation.

L'abolition des privilèges de théâtre ayant été décrétée par l'Assemblée Constituante, le 19 janvier 1791, les Directeurs du Théâtre de MONSIEUR, se basant sur ce que le privilège accordé par le Roi, au sieur Léonard Autié^ cessait d'être, jugèrent qu'ils n'avaient plus à payer à la dite Dlle Montansier la rente viagère émanant de ce privilège ; qu'en conséquence, ils se croyaient en droit de suspendre tout paiement.

D'où procès, d'où jugement donnant gain de cause à la dite Dlle Montansier^ d'où la note du Journal des Affiches.

Ce n'étaient pourtant pas les jurisconsultes qui faisaient défaut dans la nouvelle administration du Théâtre de MON- SIEUR.

On y voyait figurer les noms de MM. :

— Duverrier^ ci-devant avocat au Parlement ;

— Brunetière., présentement avocat au Parlement ;

— Le Febvre, notaire au ci-devant Châtelet de Paris ;

— Ballot^ avoué, ci-devant Procureur.

« Toutes personnes — dit une note d'almanach, dans lequel je relève la Hste du Comité administratif — ayant des lumières et de l'intégrité. »

C'est sur l'avis de ces personnes autorisées que le refus de paiement avait été signifié à la Dlle Montansier.

Le 27 Janvier, \di Dlle Montansier répondait dans le même Journal de Paris :

« Messieurs les Rédacteurs, »

« Votre feuille du 24, à l'article du Théâtre de MONSIEUR, annonce le spectacle du jour, au profit des pauvres ; et dans

une notice venant à la suite, les Entrepreneurs de ce Théâtre (lire toujours Directeurs) annoncent que pour se soustraire aux poursuites que f exerce sur eux, en vertu d'un jugement contre lequel ils se récrient, ils continueront de disposer de leurs recettes en faiseur des pauvres, jusqu'au moment où ils pourront, disent-ils, mettre leur propriété sous la sauvegarde de la justice. »

« Je crois devoir prévenir le public que cette propriété n'est plus à la disposition de ceux qui veulent en disposer si libéralement. La recette du Théâtre de MONSIEUR est sous la main de la justice. Elle est actuellement saisie, non seulement à ma requête, mais encore, par plusieurs autres créanciers, qui sont opposants, entre les mains du séquestre. En sorte que c''est de la propriété de leurs créanciers, dont les Entrepreneurs disposent, et non de la leur.

« Je consens volontiers, en ce qui me concerne, que la recette du lundi 24 soit remise aux Pauvres, qui peuvent avoir compté sur cette libéralité que je respecte ; j'ai même pris toutes les précautions possibles pour leur assurer la totalité de cette recette.

« Mais, en instruisant le public de mes droits, je déclare que j'entends en user par la suite. En conséquence, nonobstant l'annonce indiscrète insérée dans votre feuille, je continuerai, à compter de mardi, de faire séquestrer la recette journalière, au profit des créanciers, et non au profit des pauvres, envers lesquels on ne peut se permettre d'être libéral qu'après le paiement de ses dettes !

« J'observe que les condamnations que le gouvernement prononce ne sont point, comme le publient mes adversaires, le prix d''un privilège ; mais le prix de ma renonciation à une association, formée pour V exploitation du Théâtre de MON- SIEUR ; renonciation effectuée par une transaction dont le jugement n'a fait qu'ordonner l'exécution; et l'intérêt que j'ai cédé par cette transaction, moyennant 20.000 livres de rente viagère, et a été revendu, pour une partie seulement, par le

S^ Léonard, au S'' Monneron, moyennant 600.000 livres payées comptant, suivant un acte notarié. « J'ai l'honneur d'être. . . »

« C. de Montansier. »

Cette lettre au Journal fut affichée sur tous les murs de Paris.

La réponse ne devait pas se faire attendre. Elle parut dans toutes les feuilles à la dévotion des sieurs Léonard et Viotti.

« L'intention d'un placard affiché avec profusion, au nom de Mlle Montansier^ étant de faire présumer que les Entrepreneurs du Théâtre de MONSIEUR ont des créanciers qu'ils ne peuvent satisfaire, on croit ne pouvoir mieux répondre à cette affiche, pour en repousser la malignité, qu'en annonçant que tout créancier, s'il en existe, peut se présenter avec son titre de créance, au bureau de la Direction, rue de la Michodière, n^ 8, où il sera acquitté sur présentation. )>

Nous donnerons plus tard la solution de cette grave querelle.

Février. — Le 2 Février, le Théâtre de MONSIEUR, malgré les objurgations de la Dlle Montansier et « par ordre de la municipahté » donna sa représentation « au profit des Pauvres. »

Le jeudi 10 Février, deuxième représentation de : Les deux Porte-feuilles, comédie en prose, en 2 actes, de M. Collot d'Herbois.

Cette pièce, dont l'intrigue était fort pauvre, réussit beaucoup plus à cette seconde représentation qu'à la première ; grâce à des scènes pittoresques, à la dépense d'esprit et au jeu distingué des acteurs.

M. Paillardelle, dans le rôle du Juge de paix, obtint un fort grand succès, par la simplicité de son jeu et « les principes de loyauté et d'honneur qu'il a mis en action. »

« A ses côtés, M. Pelissier a été et fut très comique, sans tomber dans le grotesque et l'exagération. »

Mlle Josset a apporté « dans sa façon de parler, beaucoup de sensibilité et d'énergie. »

Bref, succès pour l'auteur, les acteurs et la Direction.

Un journaliste anonyme des plus acerbes et que l'on redoutait fort, écrivit : « Il n'y a pas de longueurs dans cette pièce, pas une ligne de trop. »

« J'ai même trouvé bons MM. Pélissier, Paillardelle, D'Alainvalle., Fiolville et Mlles Josset et Pélissier. )^

Le il Février., début de la signora Zacchielli, dans le rôle de Merlina de V Imprésario in Angusta.

Cette cantatrice ne réussit pas, « par faute de sa timidité et du gigantesque maladroit de son jeu. ))

Le 18 Février., première représentation de La Toilette de Julie., comédie en 1 acte, en vers, par M. Moufliet^ pseudonyme que prit cette fois M. de Moustier., très écœuré et apeuré par la façon brutale dont avait été accueillie par les journaux sa dernière pièce : Alceste à la campagne.

A cette époque, le reportage à outrance, tel qu'il existe de nos jours, était loin d'être inventé.

L'informateur passait dans les théâtres prendre les renseignements concernant les spectacles, on les lui donnait, ou on ne les lui donnait pas, et c'était tout.

Un pseudonyme était un masque qu'aucun indiscret ne tentait de soulever.

La comédie nouvelle était annoncée comme étant de M, Moufliet, donc M. Moufliet existait, et cela suffisait.

Sous ce nom nouveau, l'auteur remporta un succès. Les détails de son œuvre étaient charmants.

On écrivit : « Il y a des tirades d'une fraîcheur qu'on ne trouve plus guère aujourd'hui dans les ouvrages dramatiques. Mlle Mignac s'y peint avec beaucoup d'âme, sous les traits d'une personne aimable, vive, sensible, qui revient de ses goûts futiles et renonce à la coquetterie. »

« Nous aimons à nous persuader que le portrait qu'elle nous fait d'elle-même, à l'aide de l'auteur, n'est pas flatté. »

Le 22 Février, première représentation de : // Burbuero di buon Cuore, opéra itahen, mis en musique par M. Vincetiza- Martin, ou plutôt Vincenti Martini.

Mme Mandini joue le rôle de Mariana,

Ce Biirbuero di huon Cuoro n'était autre que le Bourru bienfaisant de M. Goldoni. Enchanté de trouver un bon poëme, éprouvé par le succès, le S^ Vincenza- Martini l'avait tout simplement mis en musique. Mais, parait-il, la musique était loin de valoir la pièce ; car les critiques que l'on en fit, furent très méchantes. Cependant, la valeur du poëme était telle que le Burbuero di buon Cuoro obtint un succès très estimable.

« M. Mandini^ écrit La Chronique^ a joué avec beaucoup de talent le rôle du Bourru ; M. Baffanelli a mis comme à son ordinaire un excellent comique dans celui de Picard ; et Mlle Baletti^ avec une voix charmante et un goût fini, a mis de l'innocence, de la candeur et de la sensibilité dans celui d'Angélique. Les autres rôles sont très bien joués et chantés par MM, Rovédino^ Viganoni et Scalzi^ et par Mlles Mandini et Simonetti. »

Cependant un critique osa dire, ou plutôt écrire : « Dans toutes les pièces italiennes, le jeu des acteurs perd une partie de son prix, par la monotonie assommante du récitatif qui chocque {sic) le goût et la nature, et par la longueur effroyable des ouvrages. »

M. Viotti^ justement offensé dans son nationalisme exagéré et son dilettantisme outré voulait aller perforer l'auteur de l'écrit, un certain M. Dumortier., qui déposait sa prose dans r Année Littéraire^ journal rédigé par M. Brottier^ avant de la reporter dans VAlinanach général de V éditeur Froullé.

Léonard, moins irascible, parvint à calmer son associé, qui se contenta d'écrire au S^ Dumortier, rédacteur de V Année Littéraire :

« Monsieur,

« Ces récitatifs que vous condamnez dans la musique itahenne, ont besoin, pour être appréciés, d'être entendus par des oreilles de musiciens. C'est votre prose qui est assommante ; c'est elle qui chocque le bon goût et la nature, et pour comprendre la musique italienne, vous avez les oreilles trap longues. »

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