AVERTISSEMENT
On a dit que les Allemands ne font pas autant de cas que nous des contes fantastiques d’Hoffmann, qu’avant et après lui ils en ont produit de meilleurs que nous n’avons pas admis à la même popularité, qu’enfin il est tout à fait passé de mode. Peu nous Importe. Nous ne savons, malheureusement pour nous, pas un traître mot d’allemand, et nous ignorons si la traduction de M. Loêve-Veimars a embelli le texte; mais ces contes ont ravi notre jeunesse, et nous ne les relisons jamais sans nous sentir transporté dans une région d’enivrante poésie.
Maître Floh est une des plus bizarres créations d’Hotfmann. Est-ce une critique de certaine science puérile et inféconde? Est-ce un conte de fées? Y a-t-il nu fond de ce roman une moralité cachée ou une amertume profonde? On y peut voir tout cela, mais en réalité on le voilà travers un brouillard, ou tellement aveuglé d’éclairs, qu’on ne saurait se vanter de l’avoir compris, ni affirmer que l’auteur «e soit compris lui-
même. Teltfe est la puissance fascinatrice du génie d'Hoffmann, qu’on aime à voyager dans l’inconnu sur les ailes de sa fantaisie, et à ne pas trop savoir quels mondes éblouissants ou burlesques il vous a fait traverser. Ses récits sont courts, c'est la condition du genre. Il faut pouvoir lire vite ce qui ne permet pas la réaction de la froide raison.
Pourtant il y a toujours dans ces contes, même dans les plus merveilleusement impossibles, des caractères et des situations d une vérité charmante, des figures d’une simplicité adorable et des traits de mœurs qui offrent de ravissans tableaux. C’est le côté par lequel, soit habileté, soit véritable humour, il vous saisit et vous force à suivre ses personnages à travers le monde de l’hallucination.
Pérégrinus Tyss (dans le conte do Maître Floh) est un de ceux qui nous ont toujours le plus touché. Ce grand enfant qui se cherche et veut se retrouver dans le rêve de ses premières années, cette douce folie qui ouvre le récit par une scène de touchante puérilité, sont les éléments de l’heureux prologue qui annonce l’arrivée des êtres fantastiques. L’ami George Pépush, si fantastique lui-même, aussi bien que les deux docteurs qui se battent au microscope , est prédestiné à devenir la victime des forces surnaturelles évoquées par l’examen. Mais, si ces personnages sont on ne peut mieux préparés par leurs idées, leurs intérêts et leurs passions, à recevoir toutes les impressions du monde ultra-idéal, il n’en est pas moins certain qu’à leur point de départ, et même à travers leurs rêveries, ils sont et demeurent très-réels et trèshumains. Non-seulement la bonté douce et généreuse de Pérégrinus le fait aimer, mais encore on trouve dans son isolement, dans son célibat et dans sa timidité, les causes très-plausibles de sadisposition à devenir la proie des chimères. George Pépush, mélancolique et soupçonneux, mais loyal et brave, a un côté comique parfaitement nature : c’est lorsqu’il écoute avec dédain les gens qui déraisonnent autour de ■ui, pour s’écrier tout à coup qu’il en sait plus long qu’eux, et pour entrer beaucoup plus avant dans le monde de lafolie. Il
LA NUIT DE NOËL
y a une très bonne scène entre lui et Pérégrinus. Il le blâme de ses manies et lui dit les choses du monde les plus sensées pour l’en guérir; mais, dès que Pérégrinus lui répond avec douceur : « Pardonne-moi ! ces manies sont des fleurs que je répands sur ma vie, laquelle autrement ne me semblerait plus qu’un champ triste et stérile, couvert d’épines et de chardons! — Que parles-tu de chardons? s’écrie George avec violence. Pourquoi les méprises-tu ? Ignores-tu que le cactus grandiflora appartient à cette famille ? Et 1 ’aloès zêhêrit n’est-il pas le plus beau cactus qui soit sous le soleil ? Pérégrinus, je te l’ai longtemps caché, parce que longtemps je l’ai ignoré moi-même, mais apprends que je suis moi-même l’aloès zéhéritl »
C’est ce côté humain, à la fois plaisant et sérieux, qui placo les contes d’Hoffmann au-dessus des purs caprices de l’imagination. On peut donc les prendre sous un de leurs aspects, et trouver encore dans celui de la réalité un élément comique ou attendrissant. Le côté principalement artiste et merveilleux a été mis en scène avec succès. Les Contes d'Ho/fmann, drame fantastique représenté à l’Odéon il y a quelques années, était un ingénieux résumé des caprices les plus originaux du poète. L’humble fantaisie à quatre personnages que nous avons appropriée aux moyens très-restreints d’un théâtre de famille devait s’attacher plus particulièrement à développer, après une certaine transformation permise, lés caractères si bien ébauchés et si heureusement indiqués par Hoffmann. Il ne nous était pourtant pas possible de supprimer absolument le merveilleux, et, tout en nous bornant à ce qui était réalisable sur une très-petite scène, nous avons fait intervenir les esprits familiers dans cette évocation qui est le début du roman de Pérégrinus. Ce point de départ nous a suffi pour imaginer un ensemble d’action et une succession de scènes intimes qui ont intéressé quelques artistes autour de nous, et qui leur ont paru dignes d’être bien dites et bien écoutées. Ceci, il ne faut pas l’oublier, n’ayant pas la prétention d’être un ouvrage de théâtre, permet une liberté
TEÊATRE DE N O H A N T
absolue quant à l’interprétation de la charmante énigme d'Hoffmann, et souffre des développements qui valent ce qu’ils valent, mais qui ne peuvent rien gagner et rien perdre, à la lecture. Tout ce qui a été ingénieusement produit à la représentation, la scène des jouets d’enfant, l’apparition des petits animaux, l'audition de leurs petits bruits mystérieux, etc., eût fait honneur à la science du Leuwenhoek de Maître Ftoh; mais l’effet de ces moyens inusités n’était dû qu’à la petitesse du théâtre, à la proximité du spectateur et à l’invention du metteur en scène. C’est pourquoi nous les avons fait apparaître dans notre texte sous la forme descriptive, non pas de la même manière qu’ils apparaissent dans les rêves prodigieux d’Hoffmann, mais sous l’impression que cette vision naïve nous a laissée.
Ce que l’art général pourrait gagner à ces essais particuliers, c’est, en supposant que de nombreux essais fussent tentés sur plusieurs points, le goût que le public pourrait prendre, en détail, pour un genre de théâtre très-intime, trèssoigné et très-étudié, où certains développemanls d’idées, confiés à des artistes délicats en présence d’auditeurs choisis, saisiraient l’attention et charmeraient l’esprit, le cœur ou l’imagination sans avoir recours à des moyens et à des effets d’une grande puissance. Ces grands moyens et ces grands effets seront toujours nécessaires aux grands théâtres, et l’on se préoccupe surtout aujourd’hui de rendre ceux-ci propres à contenir des foules et à produire des illusions grandioses. Cela est fort bien vu ; mais en même temps nous aimerions à voir la conservation et môme la création do nombreux petits théâtres qui rivaliseraient d’invention dans tous les genres, et qui garderaient les traditions de l’art intime. Plus nous élargirons les scènes, plus nous reculerons les spectateurs, et plus nous perdrons les effets que la vérité peut produire. Nous aurons de grands artifices; mais l’auteur aussi bien que les interprètes, forcés d’agir sur une multitude et dans un lointain, devront renoncer à leurs vrais moyens individuels pour recourir à des moyens d’emprunt d’une généralité ba-
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nale ou d’un emploi funeste. On saura de plus en plus comment le mot, la situation, l’effet, la physionomie, le geste, la voix, doivent porter aux extrémités d’une vaste enceinte; mais, devant cette nécessité qui nous mènera peut-être jusqu’au masque, au porte-voix et aux échasses du théâtre antique, le sentiment délicat des choses, le génie individuel de l’acteur, sa grâce ou son charme naturels deviendront nécessairement des qualités inutiles. Déjà les voix ne résistent plus aux conditions des grands opéras; déjà, sur les grands théâtres, le jeu des acteurs est devenu une convention inévitable qui ne produit pas la même satisfaction de près que de loin. Rachel, Rachcl elle-même, brisant les dernières cordes de son admirable instrument pour remuer toutes les ondes de son public, était, vue de la coulisse, uno victime de l’épilepsie. Mademoiselle Déjazet, cette merveille de finesse, dure et durera encore, parce qu’elle a toujours gagné à être vue et entendue de près. Donc, les vraies individualités ont besoin du petit temple grec et périssent dans le vaste cirque byzantin.
Nous voilà bien loin de la blimtte allemande qu’on va lire, mais il n’est pas de si humble sujet qui n’ait ses déductions utiles à rappeler.
PERSONNAGES
PÉRÉGRINUS TYS8. NANNI.
MAX. LE SPECTRE
La scène se passe à Francfort-sur-le-Mein, dans la maison et dans le cabinet de travail de Pérégrinus. — A gauche, un gros poêle de faïence; à droite, une fenêtre, devant laquelle est placée une table d'horloger garnie et entourée d’outils. — An fond, dans le pan coupé de gauche, une fenêtre d’où l’on voit lo haut des toits de la rue et le ciel blafard et nuageux. — En regard de cette fenêtre à droite, un escalier tournant conduisant h des chambres supérieures. — Au fond, une porte à deux battants donnant sur l'antichambre, qui est censée ouvrir à gauche sur un escalier descendant h la rue; h droite, sur la salle à manger. — Épars ou ornant le cabinet, tableaux, instruments de musique, baromètre, pièces mécaniques, etc. — Près du poêle est dressée une grosse bûche ornée de rubans, un vieux fauteuil devant rétabli. — Une lampe brûle sur la table. — Une vieille horloge, surmontée d’un coq doré, est placée au-dessus de la porto du fond.