‹ Théâtre de NohantChapitre 130 sur 208 · SCÈNE ÏII · texte numérisé non relu

SCÈNE ÏII

MAX, LE SPECTRE

La chambre n’est éclairée que par le reflet verdâtre de la lune. Le Spectre sort du milieu de l’escalier que Max vient de descendre. Max le regarde un in stant dans un silence méditatif.

MAX

Qui êtes-vous?

LE SPECTRE

Tu me connais bien ! (Son visage s’éclaire d’une lueur plus nette.)

MAX, surpris.

J’ai connu le vieux Rossmaver dans mon enfance, et vous êtes quelqu’un qui lui ressemble, voilà tout !

LE SPECTRE

C’est pourtant lui que tu vois.

Laissez-moi donc tranquille ! Vous êtes mort et enterré depuis vingt-trois ans, mon brave homme 1

LE SPECTRE

On a beau être un grand savant, on ne sait pas tout, petit Max! Cherchez, enfants, le secret de la vie; mais celui do la mort, touchez pas, touchez pas !

MAX

Petit Max !... touchez pas !... — Ma foi, vous l’imitez bien, je crois l’entendre.

LE SPECTRE

Tu me vois et tu m’entends. Est-ce qu’on meurt ! Est-ce que la vie se pourrit comme une vieille noix mise en terre !

LA NUIT DE NOËL

MAX

Ce n’est pas trop mal raisonné pour un mort, et tout à l’heure justement je pensais, à propos d’une noix et d’une montre;... mais je ne veux pas réver tout éveillé, ni m’égarer le cerveau dans le souvenir do vos vieux paradoxes. L’esprit ne revêt pas le même corps qu’il a usé, que diable !

LE SPECTRE

Qu’en sais-tu?

J’en sais,... j’en sais... Vous prétendez avoir repris le cours de votre existence juste où vous l’avez quittée?... Vous auriez cent vingt et un ans ! Alors, vous êtes trop vieux, vous radotez, vous battez la campagne, monsieur le spectre, et je suis bien bon de vous écouter ! (il veut sortir par le fond.)

LE SPECTRE

Tu t’en vas, petit Max ; tu as peur 1

MAX

Moi, peur? Par exemple! De quoi voulez-vous que j’aie peur ? De rien, car vous n’ètes rien, rien qu’un fantôme de mon imagination !

LE SPECTRE

Aurais-tu le courage de me donner la main ?

MAX

Toucher le vide ? (il va toucher la main que lui tend le Spectre.) Diantre! vous avez froid !... Mais, vois-tu, spectre, dans le rêve même, un vigoureux esprit se rend compte de l’illusion qu’il est forcé de subir,... et... Laissez donc ma main ! (Redescendant avec effort et avec trouble les marches do l’escalier qu’il a montées.) Je ne suis pas don Juan, que diable ! et je n’ai pas tué le plus petit commandeur! (Voyant le Spectre près de lui.) Ah! de l’obsession ?

LE SPECTRE

N’as-tu pas quelque chose à me demander ?

MAX, effrayé.

Vous le savez?... (Souriant.) Eh ! oui, certes, puisque vous êtes ma propre pensée revêtue d’une image fantastique. Eh

TH K AT R T. DE N O H A N T

bien, fantôme, réponds : qu’est-ce que tu cherchais si obstinément durant ta vie?

LE SPECTRE

J’ai cherché ma vie durant ce que tu cherches depuis une heure.

MAX

Ah !... Eh bien, oui, la, je le cherche! Prétendez-vous l’avoir trouvé, vous?

LE SPECTRE

Peut-être, je ne sais pas.

MAX, s’animant.

Bon ! vous divaguez ! C’est une chimère qui vous a rendu fou.

LE SPECTRE

Alors, prends garde à toi-même !

MAX

Ah ! vous m’ennuyez à la fin !... Voyons! si vous avez découvert quelque chose qui approche tant soit peu du but, dites-le, je vous en défie ! Vous cherchiez ce qu’on appelle le secret du diable, et le diable n’a pas voulu vous aider.

LE SPECTRE

II ne t’aidera pas davantage.

Alors, vous n’avez rien trouvé ?

LE SPECTRE

On trouve toujours quelque chose.

MAX

Quoi ? Dites donc 1

LE SPECTRE

Si je ne suis que ta propre pensée, c’est à toi de répondre.

MAX

C’est juste !... Ma propre logique me parle admirablement... Je travaillerai,... je chercherai dans mon génie, et je trouverai, moi !

LE SPECTRE, ricanant.

Que tu ne compteras plus tant sur toi-même.

LA NUIT DE NOËL

MAX

Tu railles, fantôme sournois ! Va-t’en ! Tu ne peux rien m’enseigner. Tu n’étais qu’un ignorant, tu ne savais pas écrire 1

LE SPECTRE

Je savais chiffrer... J’ai laissé mon idée en chiffres.

Où ça ? Tu déchirais à mesure. On n’a rien trouvé dans tes notes qui eût le sens commun !

LE SPECTRE

Nanni a trouvé.

MAX

Quoi ? un plan, un modèle ? Je le lui demanderai.

LE SPECTRE

Oui-da 1 L’aura qui sera aimé d’elle I

MAX

Et pour se faire aimer...?

LE SPECTRE

11 faut aimer 1 (n disparaît.)

MAX

Aimer, aimer!... Quand on aime la science, on se soucie bien des femmes !... Voyons, parlons sérieusement, si cela t’est possible... Eh bien, tu t’es évanoui au moment...? Voyons, écoute encore !

LA VOIX DU SPECTRE, sortant du poêle.

Non I

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