‹ Théâtre de NohantChapitre 167 sur 208 · SYLVIA, FABIO, MARIELLE, ERGASTE, FLORIMOND, PIERROT · texte numérisé non relu

SYLVIA, FABIO, MARIELLE, ERGASTE, FLORIMOND, PIERROT

ERGASTE, amenant Pierrot nn peu malgré lai.

Oui, Marielle, je te dis que ce drôle-là est un comédien de naissance, qu’il parle et gesticule tout seul, et qu’il a des petites manières et des petites raisons les plus gentilles du monde.

MARIELLE.

Tu l’as donc écouté ? Moi, je l’observais, et je lui trouve la

véritable figure d’un Gilles, d’un Gerolamo ou d’un Gia-

cometto.

PIERBOT.

Vous vous gaussez de moi, mes beaux messieurs ; je ne m’appelle point de tous ces grands noms-là : je m’appelle Pierrot.

Pierrot ! voilà justement le nom de ce type français que nous n’avons point et qu’il nous faudrait pour compléter notre troupe. Mes amis, tâtez-le donc un peu.

I’IEÜROT.

Me tâter ? Je ne vous ai rien dérobé ! Crédienne ! ne me tâtez point ! je n’ai point mérité cet affront-là !

ERGASTE

Bien répondu! (Jouant le capîtan.) Or çà. petit mirmidon. m’oses-tu bien regarder en face ! ne sais-tu point que je suis le capitan don Fracasse y Franca-Tripa y Taglia-Caatoni y Parafante .y Marco-Pépé y Spavento y Spczza-terro y Mco- Patacca ?

PIERROT, stupéfait.

Par la mordi ! monsieur, ne vous fâchez point, je ne comprends point le latin.

MARIELLE.

Voyez comme le masque est joli, le regard clair et fixe ! et le naturel des réponses '• Étudie cela, F abio !

EABIO.

Merci ! les piaisne seront jamais de mon emploi.

Loute observation de la nature est précieuse et utile en son lieu. (Pendant qu’ils parlent ainsi, Florimond, jouant le Mezictm, tourne autour de Pierrot en feignant do vouloir lui prendre quelque chose dans sa poche, en faisant des mines qui l’inquiètent ; Pierrot, effrayé à la ün, sc réfugié derrière Sylvia.)

SYLVIA, jouant aussi la comédie.

EU! Mez?elin, pourquoi tourmenter ainsi ce pauvre Pierrot ?

MARIELLE

FLORIMOND, faisant le Mezzelin.

Mort de ma vie ! le drôle n’a-t-il pas eu l’insolence do remettre au seigneur Pandolphe, votre père, une lettre que mon maître Octave l’avait chargé de vous donner en secret ?

SYLVIA, jouant.

Quoi ! Pierrot, tu nous as trahis ?

PIE B ROT, pleurant.

Ce n’est point vrai, mademoiselle, je n’ai point pris de lettre, je n’ai point vu votre papa, je n’ai rien fait de mal, et je n’ai jamais trahi personne. (Montrant Florimond.) C’est ce monsieur-là qui m’en veut, parce que son chien a cassé sa chaîne ; comme si c’était ma faute !

FABIO, jouant.

Quoi ! infâme, tu as lâché le chien ? C’est donc pour me fairo dévorer quand j’irai donner la sérénade à ma maitresse? (il lui donne un sou (Ile t de théâtre, bien visible pour le spectateur ; Pierrot, trompé par le bruit, se frotte la joue et sanglote.)

MARIELLE.

Tenez, voyez comme il pleure bien ! Il met de la grâce en toutes choses. La grâce burlesque, la plus rare de toutes! Allons, Pierrot, console-toi, mon enfant, on ne t’a point frappé. Tu n’en as senti que le vent.

PIERROT

Pardi ! oui, je dois avoir la tête grosse comme un boisseau.

Eh ! non, c’est un jeu. As-tu senti quelque mal ?

PIERROT

Nenni ; mais, du bruit que cela a fait, il faut qu’il m’ait rompu au moins trois dents.

MARIELLE

Qu’il est naïf !... Écoute, veux-tu gagner cent écus par an pour commencer ? Si l’on est content de toi, on te donnera le double l’an prochain, et, plus tard, tu auras peut-être jusqu’à douze cents livres. Tu seras bien vêtu, bien nourri et traité avec amitié.

PIERROT

Oui-da ! grondé, moqué, battu...

MARIELLE.

Tout cela pour rire. Regarde-moi en face.

PIERROT, hardiment.

Eh bien, monsieur?

MARIELLE.

Regarde-moi bien. Ai-je la figure d’un honnête homme?

PIERROT, émn.

Oui, monsieur.

MARIELLE.

Me crois-tu disposé à te tromper?

PIERROT, entraîné.

Non, monsieur.

MARIELLE.

Veux-tu venir avec moi ?

PIERROT, comme fasciné.

A votre commandement, monsieur.

MARIELLE.

As-tu des parents ?

PIERROT

Ni père ni mère, ni oncles ni tantes. Je suis un enfant du bon Dieu, et l’on me fait travailler pour l’amour du bon Dieu.

MARIELLE.

Eh bien, nous partons tout de suite.

PIERROT

Faudra donc passer à la ferme pour que je rende le compte de mes oies.

MARIELLE.

Nous passerons à la ferme et l’on satisfera tes maîtres.

FLORIMOND

Comment 1 Marielle, vous allez encore vous charger d’un enfant qui ne sait rien ?

Je lui apprendrai ce qu’il doit savoir, et tâcherai de lui conserver ce qu’il a, sa simplicité et sa gentillesse.

MARIELLE

FLORIMOND

Un paysan ! un balourd qui ne sait pas seulement attacher un chien! Quelque chose d’agréable en. voyage !

MARIELLE.

Florimond, je suis fort patient avec vos chiens. Daignez l’être aussi avec mon élève.

FABIO

Attrape !

MARIELLE.

Sylvia, vous plaît-il que nous partions ?

ERGASTE

Hé ! un moment I il me faut recharger tout ce bagage.

MARIELLE.

Nous t’aiderons tous, mon bon camarade ! C’est toujours toi qui prends toute la peine. Allons, Pierrot ! chèz nous, chacun sert les autres. C’est se servir soi-même, (iis emportent les accessoires.)

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