‹ Théâtre de NohantChapitre 201 sur 208 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

FLORIMOND, DESŒILLETS.

DESOEILLETS

Eh ! arrivez donc ! j’allais souper seul.

FLORIMOND

Tu appelles cela souper, toi ! Des figues sèches, des amandes moisies et du vieux parmesan que j’eusse rougi d’offrir...

MÀHIELLE

DESOEILLETS

A feu Tiburce, le pauvre chien de glorieuse mémoire qui s’asseyait gravement dans la coulisse et qui suivait tous vos mouvements en scène, d’un œil de connaisseur?

Tais-toi ! tu n’es pas digne de prononcer le nom de ce chien-là !

DESOE ILLETS.

L’aimable convive ! toujours le mot pour rire ! Or çà, le bon M. Marielle n’est point en meilleure consistance ce soir ?

FLORIMOND

Qu’est-ce que cela te fait, à toi ?

DESOEILLETS

Un homme que je porte dans mon sein ? Un ami véritable, qui m’a fait tant de bien ? Aussi, tant que j’aurai trois deniers en ma pauvre escarcelle, ils seront à la discrétion de ce galant homme... et de ses amisl

FLORIMOND

Oui ! tu fais l’officieux! Tu es bien assez riche pour rendre à Marielle un peu de ce que tu lui as volé.

DESOEILLETS

Aïe !

FLORIMOND

Qu’avez-vous donc ?

DESOE I LLETS.

Un grand mal de tête !

FLORIMOND

Voire qui en aurait une ! mais ce que tu as là sur les épaules n’est qu’une vieille éponge !

Mauvais pasangon ! car l’éponge a soif d’eau et je n’eus jamais soif que de vin. Or çà, buvons, puisque le premier, tu as parlé de boire !

FLORIMOND

Soit, buvons ! mais, auparavant, je te veux dire, cette fois

comme les autres, que je n’ai nulle estime et nulle amitié pour toi. Tu m’as toujours représenté un de ces mendiants souples et insatiables qui dévorent la subsistance des autres et qui boivent le pain des pauvres.

DESOEILLETS

Tiens ! tu me plais, toi ! Tu méprisais la pauvre humanité...

la... bien cordialement I »

PBORIMON'D, prenant nn siège.

Oui ! nous sommes deux misanthropes ! avec cette différence que, si je dis parfois des paroles fâcheuses, je ne me porte point à de méchantes actions, tandis que, toi dont l’aiguillon est toujours enduit de miel, tu as peut-être l’âme perverse et la morsure venimeuse.

DESOEILLETS

Dis tout ce que tu voudras, j’y suis fait. Quand tu auras goûté ce petit vin du Rhône que tu ne haïs point...

FLORIMOND

Moi, je ne rougis point d’aimer le vin, et ne fais point le retenu, le buveur d’eau, en bonne compagnie. Allons, verse 1 et ne crois point qu’en te faisant l’honneur de humer ton piot, j’aie du goût pour ton entretien. Ce que j’en fais n’est que pour étourdir mes esprits et tâcher d’oublier le chagrin qui m’assomme !

DESOEILLETS

Je confesse que votre situation n’est point riante. Se trouver tout d’un coup fort court d’argent! Car aucun de vous n’avait fait d’économies ? Vous dépensiez beaucoup pour vos affiquets de chasse, M. Fabio pour ses afliquets de toilette, M. Marielle pour obliger le tiers et le quart !... Ah ! la misère est une chienne de maladie !

FLORIMOND

Faites-nous grâce de vos doléances. Je m’embarrasse fort peu de ce que je deviendrai. J’ai du talent, de la santé, je saurai toujours assurer mon vivre; mais perdre Marielle !... (il ropoas.se son verre.)

MARIELLE

DESOEILLETS

Voyez cela!

FLORIUOND.

Voilà un vin qui casse le museau, comme dit Régnier! J’aimerais à rompre quelque visage aujourd’hui. DESOEILLETS, à part, se baissant pour prendre deux bouteilles dans

son panier.

Il est plus raisonneur et plus méchant que de coutume... Il le faut vitement hébéter. (Haut.) Allons ! qu’est-ce que nous disons là ? Nous faisons de l’esprit et nous ne buvons point. Arrière les gobelets 1 Voilà comme je goûte le vin, moi ! (il

boit à la bouteille. Florimond boit da même.)

FLORIMOND

Oui-da ! vous savez boire d’une grande force ; mais je crains quo je ne sois, ce soir, le plus coriace de nous deux.

DESOEILLETS, à part.

Aïe ! ce ne serait point mon compte ! (Haut.) Redoublons I

FLORIMOND

Eh bien, et vous ?

DESOEILLETS

Êtes-vous déjà ivre, que vous ne me voyez point vous faire raison ?

FLORIMOND

Je crois, contrairement, que vous vous épargnez.

DESOEILLETS

Regardez-moi donc ! (Il boit. A part, en remettant la bouteille dans le panier.) Tu ne me tiens point, va !

FLORIMOND, reprenant la bouteille dans le panier.

Halte-là, hé ! méchant ladre ! Vous me poussez vite, et vous mettiez votre part de côté. Votre bouteille est plus qu’à demi pleine. Voilà de vos tours de gibecière 1 Oh ! par la mordi ! tu boiras, maître fourbe ! Bois tout ! où je te baille au beau milieu du visage un coup de poing, avec toutes ses circonstances !

DESOEILLETS, à part.

Aïe ! (Haut.) Q’ est-ce que vous avez donc, que vous le

prenez si haut, cette fois? Si vous faites le brutal, je ne vous prierai plus à boire !

FLORIMOND

Tu me rendras service; mais, aujourd’hui, tu marcheras ae môme pied avec moi. Mort de ma vie ! j’ai du chagrin, de la colère, et votre face de parchemin, vraie médaille de damné, me fait sortir de mes gonds 1 Sus, sus! tire-laine, pince-maille, claque-dents, pleure-pain, mouche de cuisine ! ernplissez-moi cette vieille urne funéraire 1 (il le force à boire.) DESOEILLETS, qui commence à être ivre.

Je fais tout ce quo tu veux, taquin ! mais, vrai, j’en ai assez, j’ai mal à la tète !

FLORIMOND, debout, lui entonne du Tin en le collant contre la

muraille.

Bois tout, ou tu te feras gâter !

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