‹ Théâtre de NohantChapitre 202 sur 208 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

ERGASTE, FLORIMOND, DESŒILLETS.

Ergastc, qui, de l'entrée du fond, s’est arrêté pour voir la Un de la scène précédente, vient sans bruit derrière Florimond et lui touche l'épaule. Florimond, se retournant brusquement, lâche Desœillets, qui retombe sur sa chaise h demi ivre et l’air accablé.

FLORIMOND

Eh ! te voici, enfin, toi ! Où as-tu passé, depuis trois jours qu’on ne t’a point vu ? Tu abandonnes tes amis dans la peine ? Ce n’est point beau.

ERGASTE

Tu appelles cela être dans la peine, toi, quand je te trouve en si bonne compagnie de personne et de bouteille ? (Bas.) Ne me fais point de question, j’apporte du nouveau. (Haut.) Buenos dias au père Desœillets, l’homme de jugement par excellence I

MARIELLE

FLORIMOND

Une vraie brute ! j’étais en train de l’enivrer, et je veux qu’il s’enivre.

ERGASTE

Florimond, sois honnête avec M. Desœillets, que j’honore, et à qui je viens demander un conseil. (Bas, h Florimond.) Ne bois plus, j’ai besoin de toi.

FLORIMOND

C’est différent, (il va s'asseoir & distance de la table et s’efforce de se remettre. Au bout de quelques instants, il se rapproche et reprend sa raison à mesure que Dcsceillels perd la sienne.)

ERGASTE, à part, regardant Desœillets.

Je crains qu’il n’en ait trop ! (Haut.) Vous voilà bien pensif, père Desœillets ? Suis-je de trop à votre table ?

DESŒILLETS.

Eh bien , vous ne buvez plus , vous ?

ERGASTE, se versant dn vin.

Bah 1 je commence.

DESŒILLETS.

Oui, oui, buvez! je ne bois point avec ceux qui se ménagent.

ERGASTE, à part.

Ahl il n’en a pas assez 1 (Haut.) A votre santé! (il remplit le verre de Desœillets.) Tenez ! à petits coups, sans VOUS presser î

DESŒILLETS.

Bien dit!... Vous disiez donc?

ERGASTE

Que j’ai fantaisie de me marier.

DESŒILLETS.

Vous avez tort.

ERGASTE

La femmo est jeune et bien faite.

DESŒILLETS.

Vous avez tort. On vous la débauchera.

Elle est sage I

DESOEILLETS

Vous avez tort, vous dis-je ! On vous l’enlèvera.

ERGASTE

Vous le croyez ?

DESOEILLETS

J en suis fort assuré.

ERGASTE

Bu h ! à ja santé des maris !

DESOEILLETS

A la santé des dupes ! (ils boirent.)

ERGASTE

Peste ! vous m’intriguez la cervelle. Voyons, parlez sérieu sement !

DESOEILLETS

Je suis plus sérieux que vous ne pensez.

Buvons I pour nous éclaircir les idées !

DESOEILLETS

C’est çà, éclaircissons ! (h boit.) Vous dites?

ERGASTE

Que vous êtes, sur ma parole, une bonne tête d’homme, e un ancien procureur qui, pour l’habileté, n’en quitterait poin sa part.

DESQEILLETS, regardant autour de lui.

Quel est l’âne qui dit que j’ai été procureur?

ERGASTE

Vous venez de le dire.

DESOEILLETS

Aïe ! j’ai mal à la tète ! Je l’ai dit? Eh bien, après ? Croyez vous qu’il soit donné à une bête d’être procureur ?

ERGASTE

Eh ! morbleu, non 1 Et, pour altérer, surcharger des actes produire de fausses pièces, contrefaire des écritures... il fau 1 plus d’esprit qu’on ne pense.

DESOEILLETS

Moi, j’ai dit cela ? Vous mentez par les dents

MARIELLE

ERGASTE

Florimond l’a entendu comme moi.

FLORIMOND

Parbleu ! (a part.) Je commence à comprendre

DESOEILLETS, regardant Florimond.

Ah ! il est encore là, lui ? Je le croyais là-dessous, (n frappe snr la table avec une bouteille qu’il brise.)

ERGASTE

Ne rompons rien, et surtout ne craignez rien pour ce que vous venez de dire. Entre amis !

FLORIMOND

Oui, entre amis !... A votre santé ! (il feint de boiro.)

DESOEILLETS, buvant.

C’est clair ! entre amis ! Peut-être bien qu’en ma place, mes gaillards, vous ne vous en fussiez point si bien tirés !

ERGASTE

Nous ? A l’heure qu’il est, nous ramerions sur les galères du roi. Au lieu que vous...

DESOEILLETS

Oh ! moi, je vais vous conter ça.

FLORIMOND

Oui, contez-nous ça.

ERGASTE, bas, à Florimond.

Le voilà rendu ; poussons-le ferme, et attention !

C’était une affaire de testament...

ERGASTE

Vous voulez dire d’enlèvement?

DESOEILLETS

Me croyez-vous ivre? Je ne vous parle point de l’enlèvement.

ERGASTE

Ah! oui, l'enlèvement, c’est une autre histoire que vous aviez commencée.

DESOEILLETS

J’ai donc parlé de l’enlèvement aussi? J’ai mal à la tête!

FLOB1UOND.

Je crois bien, vous ne buvez point ! (n loi remplit son verre.) ERGASTE.

Or donc, nous en étions à l’enlèvement de la Sylvia par le prince de...

DESCEILLETS.

Je ne l’ai point nommé !

Inutile ! je le connais ! Oh ! j’ai appris bien des choses, en battant le pays depuis trois jours ! d’abord, j’ai appris que la Sylvia était enfermée au couvent de...

DESOEILLETS

Ce n'est point vrai !

ERGASTE

Ce n’est point ce couvent-là? Eh bien, c’est celui de...

DESOEILLETS

Vous y avez été ?

ERGASTE

J’en arrive !

DESOEILLETS

Vous n’avez pas été jusqu’à Grenoble?

ERGASTE

Pardonnez-moi, et je suis entré dans le couvent.

DESCEILLETS.

Dans un couvent cloîtré ?

FLORIMOND, bas, b Ergaste.

Il n’y a de filles cloîtrées à Grenoble que les carmélites.

ERGASTE

Bon ! (Haut.) Je suis entré chez les carmélites, comme je vous le dis.

DESCEILLETS.

Eh bien, au diable les carmélites 1 Vous avez vu la Sylvia ?

ERGASTE

Comme je vous vois, mais ce qu’elle n’a point su m’expliquer, c’est pourquoi vous aviez écrit sous son nom à Fabio.

MARIELLE

DESOEILLETS

Vous lui avez dit que c’était moi? Vous avez menti!

ERGASTE

Oh! je ne pense point que ce soit vous; est-ce que vous sauriez comme cela contrefaire son écriture?

DESOEILLETS

Écriture longuette, fluette, proprette !

ERGASTE

Mais la vôtre est si laide ! quand vous nous copiez nos rôles, on ne saurait lire.

DESOEILLETS

La mienne, oui ; mais celle des autres !

FLORIMOND

Vous êtes un vantard, vous ne sauriez point!

Vous êtes une bête ! je vous imiterai la vôtre quand vous voudrez, et vous y serez trompé vous-même.

ERGASTE

Ainsi, c’est vous?

DESOEILLETS, hébété.

Pardi !

ERGASTE, à part.

J’en étais sûr ! (Haut.) Eh bien, à votre santé. C’est un coup de maître que vous avez fait là ! Mais à quelles fins ?

DESOEILLETS, bégayant.

A quelles fins! à quelles fins!... Qu’ils sont sots! à seules fins d’empêcher le vieux... et puis, pendant que la donzelle était là, au couvent, pour reverdir... le temps de perdre sa fierté avec l’autre!... avec cela, le Fabio; suffit 1 je ne vous dirai plus rien !

ERGASTE

Mais Fabio, pourquoi fourrer Fabio dans tout cela?

DESOEILLETS, essayant de so lever.

Ah! voilà ce que vous ne saurez jamais, mes petits amis.., jamais, jamais!

ERGASTE

Moi, j’ai là quelqu’un qui vous le pourra bien faire dire, (il va à la portière, la soulève et amène Fabio sur la seine.)

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