‹ Théâtre de NohantChapitre 31 sur 208 · LE 1)KA C · texte numérisé non relu

LE 1)KA C

BERNARD

Devant Dieu, non !

FRANCINE

Et vous n’avez pas voulu m’emmener de force? Et vous n’avez pas menacé de tuer mon père, si je l’appelais?

BERNARD

Par mon honneur et par le tien, Francine, non ! Par l’àmo de ta mère, non 1 Parla justice de Dieu, qui viendra peut-être à mon secours, non !

FRANCINE

Et vous n’avez pas écrit que vous me méprisiez.

BERNARD

Jamais !

FRANCINE, montrant la muraille.

Mais regardez donc 1

BERNARD

Ah 1 j’ai jamais écrit ce mot-là !... On m’a dit que t’en aimais un autre, que ton père voulait te forcer à m’épouser ; je me suis soumis, je me soumets. J’en deviendrai fou ou j’en mourrai, ça me regarde ; mais, depuis le jour où j’ai quitté le pays jusqu’au moment ou nous voilà, j’ai rien fait de mal, Francine, et je t’ai aimée comme un homme d’honneur doit aimer une fdle de bien. J’ai été un fou, dans le temps, et mêmemcnt, par des fois, dans le vin, un fou furieux ; mais jo n’ai jamais été un lâche! Non, souviens-toi ! Quand ton frère est venu me reprocher ma conduite, c’était au cabaret. 11 avait bu aussi, et nous ne nous reconnaissions pas l’un l’autre. Quand j’ai manqué à ton }>ère, c’est qu’il m’avait poussé à bout dans un moment où je me défendais de mon chagrin, car j’avais du chagrin, tu le sais bien, de te quitter. J’ai toujours dit que je t’aimais, c’était la vérité. J’ai toujours juré que je reviendrais, et me voilà revenu, — que je voulais le tenir parole, et je l’aurais tenue ! De loin comme de près, dans le vin comme dans la raison, j’ai parlé et pensé de toi et de ta mère comme de deux anges du bon Dieu! Non, non, jamais j’ai eu seulement l'idée do te trahir! Je voulais servir mon pays...

Dame, en temps do guerre... Si t’étais un homme, tu comprendrais ça !... J’ai jamais été un mauvais sujet auparavant, tu le sais bien. Je le suis devenu pour t’étourdir sur ton regret et sur le mien, et ça n’a duré que trois mois dans toute ma vie! Pas plus tôt à bord, j’étais guéri, j’étais sage, et j’étais amoureux do toi comme par le passé. Je ne pensais plus qu’à revenir avec beaucoup d’honneur pour te faire plaisir, et j’aurais été chercher ma croix au fin fond de la mer, si j’avais pas pu l’attrapper au milieu du feu où ce que je l’ai trouvée ! Tout ça, c’était pour toi, Francine ; mais à quoi sert tout ce que je dis là ? Tu ne me crois plus, c’est-à-dire que tu no veux plus me croire. Tu m’inventes des torts que je n’ai pas. Tout ça, vois-tu, je ne veux pas te dire que c’est mal; mais c’est inutile. T’étais dans ton droit do m’oublier et mêmementde te venger de moi. J’ai rien à dire. La punition est grande, faut savoir l’endurer. Je ne voulais plus te voir, Francine, tu m’as appelé... Eh bien, reçois mes adieux; je m’en vas pour toujours ! Seulement, laisse-moi effacer ça : c’est quelque méchant cœur qui a inventé ça pour que tu me méprises, toi ! (il efface les paroles du mur.) 11 y a ici quelqu’un de bien lâche! Oh! oui, c’est lâche, d’achever comme ça un malheureux!

FRANCINE

Voyons, écoute. Qu’est-ce qui t’a dit que j’en aimais un autre ?

BERNARD

Ah ! qu’est-ce que ça fait, à présent, celui qui me l’a dit ?

FRANCINE, wYc-meat.

C’est le drac ?

BERNARD, abattu.

Le drac? quel drac? où prends-tu l’idée du drac?

FRANCINE

Tu no crois pas à ça ?

BERNARD

J’y croyais quand j’étais enfant. C’est des histoires que les gens do la côte font comme ça !

LE DR AC

FRANCINE

Et sur la mer ou no fait pas d’autres histoires !... Écoutemoi bien : mon père prétend que, sur les navires, dans les gros temps, lorsqu’on est douze, on en voit tout d’un coup un treizième qui ne s’était point embarqué ?

BERNARD

Le treizième ? C’est vrai ! Jo l’ai vu, moi, je l’ai vu une fois!

FRANCINE

Eh bien, comment est-ce qu’il était fait, le treizième?

Comme Michel le timonier. Pauvre Michel ! Nous étions partis douze, nous nous sommes trouvés treize en mer!... En rentrant, nous n’étions plus que onze, Michel avait suivi son double au fond de l’eau.

FRANCINE

Tu dis bien que c’était son double ?

BERNARD

Oui, celui qu’on voit comme ça, c’est toujours le double d’un de ceux qui sont là à bord... Mais qu’est*co que ça te fait, tout ça, Francine?

FRANCINE, vivement.

Dis toujours, dis !

BERNARD

Francine, est-ce que tu aurais vu mon double aujourd’hui?

FRANCINE

Oui, je l’ai vu !

BERNARD

Où ça?

FRANCINE

Ici, et c’est lui qui est cause de tout, j’en suis sûre; car, vois-tu, jo ne peux pas douter de toi après les serments que tu viens de me faire, et j’aime mieux croire des choses que je n’avais jamais voulu croire ! Ah ! Bernard, toi aussi, tu as vu un mauvais esprit qui t’a trompé, car je n’ai jamais aimé et je n’aimerai jamais que toi !

GO

BERNARD

Francine, ma chère Francine !... Ah ! tu (Iis la vérité, oui, je te crois, et, à ccttc heure, je veux bien mourir 5

FRANCINE

Mourir ? Pourquoi donc, mon Dieu ?

BERNARD

Tu ne sais donc pas que, lorsqu’on voit son double, c’est signe de mort dans les vingt-quatre heures.

FRANCINE

Mais faut qu’on, le voie soi-mème, et tu ne l’$> pus vu! |)i$, Bernard, tu ne l’as jamais vu?

BERNARD

Non ; mais si j’allais le voir !

FRANCINE, virement.

Reste pas ici. S’il revenait !

BERNARD-

Oh ! quand ces choses-là paraissent, il n’y a ni terre ni mer pour les empêcher !

FRANCINE

Si fait ! y a la maison du bon Dieu. Va, Bernard! va vite!

Où donc? A la petite chapelle? Je voulais y aller tout à l’heure, mais j’avais pas le cœur à prier.

FRANCINE

Faut y retourner. C’est la bonne Dame de la mer, c’est la patronne chérie aux marins de l’endroit. Tu lui feras un vœu,

BERNARD

Quel vœu ?

FRANCINE

Le vœu do pardonner au premier méchant qui te fera offense et dommage.

BERNARD

Ça y est. Mais toi?

FRANCINE

Moi, je vas expliquer tout ça à nion père et le faire revenir de sa colère. Et puis j’irai chercher le capelan. Je lui ie-

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rai bénir la maison et le sentier; car, pour sûr, elle est hantée, notre pauv’ maison ! Et, quand tout ça sera fait, quand je n’aurai plus peur de rien, jo mettrai le mouchoir blanc où tu m’as dit de le mettre. Va vite ! J’entends mon père qui remonte du rivage.

BERNARD)

Disr-moi encore que tu n’aimes que moi !

Je n'aime que toi ! (il sort.)

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