SCÈNE V
CARION, CHRÉMYLE, PLUTUS, endormi.
CHRÉMYLE, agité et charmé, couvant Plutus dos yeux.
Cette fois, tu ne diras pas que je suis dupe ! N’ai-je pas compris tout de suite qu’il s’agissait de Plutus en personne ?
Il me semblait, mon maître, que j’y avais songé avant vous?
CHRÉMYLE
Tu déraisonnes. J’y ai pensé le premier, j’y ai pensé tout seul !
CARION
Pourtant...
CHRÉMYLE
Silence ! Le voilà, je crois, qui s’éveille ! (plutus bâille et se soulève un peu.)
CARION
Attendez ! Je veux lui demander s’il est tout de bon celui que vous croyez ; car, entre nous soit dit, il n’en a pas la mine.
CHRÉMYLE
Ne vois-tu pas les rayons d’or qui sortent de sa tète ?
CARION
Je ne vois pas plus de rayons à sa tête qu’à la vôtre.
CHRÉMYLE
Gouverne ta langue, sot que tu es, et parle lui honnêtement.
CARION
Soyez tranquille, vous allez voir ! (a Plutus.) Or çà, vieux chassieux, comment vous appelle-t-on ?
PLUTUS, lourdement.
Hein ?
Bon ! il est sourd ! (Lui criant dans l’oreille.) Comment vous appel le-t-on ?
toc
PLUTUS
Imbécile !
CARION
Vous vous appelez imbécile ?
PLUTUS
Non, c’est toi.
CARION
Merci ! Et vous ?
PLUTUS
Plutus.
CHRÉMYLE, à Carion.
Ah ! tu vois bien ! (a Plutus, criant.) Et c’est le divin Apolldfl qui vous a enseigné le chemin de ma demeure ? Répondez, ie vous prie !
PLUTUS, se bouchant les oreilles.
Vous m’ennuyez.
II a le réveil maussade.
PLUTUS
Où est Mercure ? Appelez Mercure pour qu’il mè reriiihèné.
CHRÉMYLE, effrayé.
Vous voulez nous quitter ?
PLUTUS
Tout de suite.
CüRÉMYLE.
Vous ne vous plaisez pas ici ?
PLUTUS
Où suis-je ? à la campagne ? Je n’aime pas la campagne. Je veux m en aller ! (Criant.) Mercure !...
CHRÉMYLE
Mais n êtes-vous pas ici par 1 ordre de Jupiter?
PLUTUS
Je me moque bien de Jupiter !
CHRÉMYLE
Mais Apollon..,
LE DIEU PLUTUS
PLUTUS
Votre Apollon radote !
CHRÉMYLE
Vous blasphémez?
PLUTUS
Cela ne vous regarde pas.
CHRÉMYLE
Fi 1 voilà un dieu impie et bien mal-apprisï
CARION
C’est le dieu Trésor, je le reconnais à cette heure 1
CHRÉMYLE
A quoi le reconnais-tu ?
CARION
A sa stupidité. Qu’y a-t-il, je vous le demande, de plus lourd, de plus sourd, de plus grossier, de plus ingrat, de plus insensible que l’or et l’argent? Cela vient-il au-devant de nos désirs? Cela court-il après les malheureux? Cela a moins de raisonnement que le bœuf qui laboure ! Croyez-moi, mon maître, attachez-moi ce dieu-ci avec de bonnes cordes et frappez-le de verges jusqu’à ce qu’il vous obéisse ; après quoi, vous le laisserez aller et devenir ce qu’il pourra.
CHRÉMYLE
Non ; je crains la colere des dieux qui me l’ont donné pour hôte.
Alors confiez-le-moi, et je vous réponds de lui ! Vous voyez bien qu’il est aveugle. Je le mènerai au bord du précipice, et je le laisserai là, sans bâton, jusqu’à ce qu’il demande grâce.
CHRÉMYLE
C’est une idée, cela ! Va, et ne le maltraite pas trop.
CARION, clignant de l’œil.
Si fait, je veux le battre un peu I
PLUTUS
Voyons, voyons ! ne me tourmentez pas. Je cède
CHRÉMYLE
Vous restez avec nous?
Puisqu’il le faut !
Alors, vive la joie !
PLUTUS
CHRÉMYLE