SCÈNE VII
Lis Mêmes, LA PAUVRETÉ.
La Pawrreté appareil an seuil de bois saeré; elle est Têtue proprement, h la manière des sibylles, bien drapée, couleurs sombres. C’est une grande femme, encore belle.
Où courez-vous, ô insensés? Arrêtez ! arrêtez, vous dis-je !
CARION
Qui est celle-ci, et d’où sort-elle ?
LA PAUVRETÉ
Je suis votre meilleure amie, votre divinité protectrice.
CHRÉMYLE
Encore une divinité ? Ma maison va devenir un nouvel Olympe ! Viens-tu aussi de la part d’Apollon, vénérable déesse ?
LA PAUVRETÉ
Oui ! (Montrant Plutus.) Je suis mieux connue que celni-ci d'Apollon et des Muses.
CHRÉMYLE
Alors, sois la bienvenue ! (Anx autres.) C’est une belle jeune femme 1 (a la Pauvreté.) Dis-nous un peu ton nom f
LA PAUVRETÉ
La Pauvreté.
CHRÉMYLE, reculant.
Oh 1 l'horrible vieille 1
CARION
Sauvons-nous ! C’est la quatrième parque !
CHRÉMYLE
Et la plus laide, la plus méchante des furies ! Plutus chassela, protége-nous !
Quoi ! j’ai demeuré tant d’années avec vous, et vous avez peur de moi, lâches ingrats?
CHRÉMYLE
Nous ne te connaissons plus !
LE DIEU PLUTUS
CAR ION
Et nous ne voulons plus te connaître. Va-t’en ! Cabarelière à fausses mesures, hôtesse des ruines, compagne des loups et des chiens errants, veux-tu nous faire manger des vipères? Nous avons assez de toi, va-t'en f
ClIRÉMYLE.
Va-t’en et ne souille pas l’enfrèo de ce bois sacré, où tu as la malice de te tenir pour échapper à notre colère 1 Va-t'en, et sois trois fois maudite I
LA PAUVRETÉ
Avez-vous fini de m’injurier, extravagants que vons-étes ? Ne m’écouterez-vous pas?
CHRÉMYLE
Non.
CARION
Tu es condamnée d’avance, toi et les tiens.
BACTlS.
Chrémyle, ttt as toujours été doux et hospitalier. Écoute cette femme, et tu verras bien, à ses discours, si elle vient de la lumière ou des ténèbres.
CHRÉMYLE
Mais si elle nous persuade de renvoyer Plutus ?
BACTlS.
Elle ne te persuadera pas, si tu as de meilleures raisons que les siennes.
CHRÉMYLE
Et, si je n’en trouve pas, il me faudra donc la croire? C’est ce que je ne veux pas.
MYRTO
Mais vous en aurez, mon père ; vous êtes un homme sage.
CHRÉMYLE
Certainement, je suis un homme sage, et aussi capable de bien raisonner que tous ceux de la ville; mais...
MYRTO, bas, à son père.
Ne l'offensez pas, laissez-la parler. N’est-elle pas à craindre?
Eh bien!... je veux parler le premier, et je lui dirai de telles vérités, qu’elle n’osera pas répliquer un seul mot !
LA PAUVRETÉ
Va, je t’écoute. /
CHRÉMYLE, important et naif.
Faites bien attention à ce que je vais lui dire ! — A voir la manière dont les choses sont arrangées en ce monde, ne reconnaîtras-tu pas que la vie est une fureur ou plutôt une rage? La plupart des scélérats sont dans l’opulence, et la plupart des honnêtes gens sont à plaindre, manquent de pain, et passent leurs jours en ta compagnie 1 Si Plutus que voici (il lo salue), au lieu de marcher à tâtons et de s’arrêter où le hasard le pousse, devient capable de se bien conduire, il fuira les méchants, et, de cette façon, les hommes ayant intérêt à lui plaire, il fera que tout le monde aura de la piété, de la vertu et des richesses. Peut-on rien voir de plus avantageux, et ne trouves-tu pas que personne ne pouvait imaginer rien de plus beau que mon idée?
MYRTO
Mon père a raison.
CARION
Mon maître parle d’or.
LA PAUVRETÉ
Te voilà bien fier d’avoir trouvé cela^bonChrémyle ! Mais tu n’as pas songé à ceci, que les hommes, devenant pieux par intérêt, ne seront plus que des hypocrites 1 En quoi la vertu a-t-elle besoin de tant de richesse, et où as-tu pris que la richesse donne le bonheur? Que deviendrez-vous quand personne n’aura plus de désirs ? Qui se souciera d’apprendre les sciences, les arts et les métiers ? Qui voudra être forgeron, constructeur de navires, charron, tailleur, faire de la brique, blanchir la laine, préparer les cuirs ou fendre la terre avec la charrue pour obtenir les dons de Cérès, si chacun peut vivre dans une molle paresse ?
LE DIEU PLUTUS 113
CHRÉMYLE
Tout ce que tu dis là, nous le ferons faire par nos esclaves.
LA PAUVRETÉ
Et où en trouverez-vous ?
CHRÉMYLE
Vraiment I nous en achèterons.
LA PAUVRETÉ
Et qui voudra vous en vendre ?
CHRÉMYLE
Bah 1 ces marchands de Thessalie, qui vivent, comme on dit, du produit de la chair humaine.
BACTIS, tressaillant.
O dieux !
LA PAUVRETÉ, lui mettant la main sur l’épaulo.
Oui, ces gens qui vont à la chasse aux hommes au péril de leur vie 1 Voilà, Chrémyle, comment tu entends la justice?
CARION
Quand nos maîtres soront riches, les esclaves seront bien nourris, bien vêtus...
LA PAUVRETÉ
Tu parles comme un homme dégradé par la servitude ; mais, toi, Chrémyle, tu confonds toutes choses, et tu n’entends même pas tes intérêts. Ne vois-tu pas que Plutus n’est qu^une force inerte, un leurre, et que, pour t’instruire, les dieux te l’envoient couvert de haillons, infirme et repoussant? Va, ne demande pas qu’il recouvre la vue, car il no saurait pas s’en servir. Il ne peut rien par lui-mêmo, et, s’il visite un jour également tous les hommes, c’est moi et mon frère le Travail qui l’aurons forcé d’ouvrir ses mains avares! En attendant, ne te fie pas aux promesses que tu lui arracherais et ne persuade pas aux autres de me chasser, ou bien compte que tu ne trouveras plus personne pour porter avec toi le fardeau de la vie. Tu seras forcé de bêcher ton champ tout seul et de mener une existence beaucoup plus dure que tu ne penses. Tu n’auras ni lits ni tapis pour te coucher :
quel ouvrier voudra en faire, s’il compte que le salaire lui viendra en dormant ? Lorsque tu célébreras des noces dans ta maison, tu n’auras point d'essences pour parfumer Les convives, plus de ces étoffes artistement brochées et magnifiquement teintes dans la pourpre, dont se purent les jeunes époux, plus de vases précieux, honneur des familles, plus de vins généreux, plus d’autels de marbre, plus de temples, plus de jeux, plus de bains, plus rien de ce que vous estimez utile ou nécessaire. Allez, pauvres aveugles, ne vous mettez pas sous la conduite de ce malheureux qui est la proie des mauvaises passions et la cause de tous les crimes. Vous ne voyez pas ses hideux satellites rangés autour de lui ! Non, vos yeux abusés n’aperçoivent pas ce cortège sinistre : l’orgueil, l’envie, la sottise, la fureur, la mollesse, l’insolence, la folie, le. mensonge et la lâcheté! Ces furies bercent son sommeil funeste, tandis qu’autour de mes veilles fécondes veillent avec moi trois compagnes fidèles : la probité, la sagesse et la persévérance.
CIIRÉMYEE.
Il y a du vrai dans tout cela.
CARION
Quoi ! mon maître, vous voilà déjà ébranlé et prêt à tomber dans ses pièges? O verges et carcans I tu as menti, détestable Pauvreté ! Ton cortège, à toi, ce sont les tiraillements de la faim, les cris, les plaies et la vermine ! Tes présents, les haillons, une natte pourrie pour tapis, une pierre pour oreiller, de la mauve au lieu de pain et de méchantes feuilles de rave accommodées en bouillie 1 En fait de siège, tu donnes à tes convives le couvercle d’une amphore brisée, et, en guise de mortier pour broyer leur grain, un vieu? fond de tonneau pleins de fentes. Pour la nuit, tu leur procures une litière de joncs pleine de cousins, insectes maudits, qui, de leur voix aiguë et implacable, chantent aux oreilles du pauvre longtemps avant l’aurore : a Allons, debout I le sommeil est inutile à qui doit mourir de faim 1 » Qu’as-tu à répondre? Ne sont- ce pas là tes bienfaits?
LE DIEU PLUTUS
CHRÉMYLE
Tu as dit la vérité. Oui, voilà le sort qu’elle m’offre!
LA PAUVRETÉ
Esclave, ce n’est pas la vie des pauvres que tu viens de dépeindre, c’est cello des gueux et des mendiants.
CHRÉMYLE
C’est la vérité du proverbe : « Pauvreté, sœur <îe gueuserie ! »
C’est un proverbe menteur ! Ma vie, à moi, n’a rien de commun avec la misère. Le gueux n’a jamais rien, il aime à croupir dans l’inaction. Le pauvre a toujours quelque chose. Il est sobre, il ne se laisse pas dégrader par le vice ; il s’estime et se respecte.
CHRÉMYLE
Oh! par Cérès! tu nous promets là une belle vio, où, en épargnant et travaillant toujours, on ne peut pas laisser seulement de quoi se faire enterrer avec honneur !
LA PAUVRETÉ
Qu’importe la pompe des funérailles, si la vie a été saine et heureuse? Ignores-tu que je suis bonne au corps autant qu’à l’esprit? C’est de Plutus que vous viennent la goutte, le gros ventre et les jambes enflées. C’est par moi que vous restez sveltes, légers, robustes et redoutables à vos ennemis! Avec moi, on est modeste...
CARION
Avec toi, on est voleur, et, comme il y a du danger à l’être, on a la modestie de ne s’en point vanter.
LA PAUVRETÉ
Arrière, bouffon ! Les voleurs sont les ennemis de la Pauvreté et les premiers serviteurs de Plutus. (a Chrémyio.) Vois les orateurs, tant qu’ils sont pauvres, ils plaident pour le bonheur du peuple et la gloire de la patrie;... dès qu’ils se sont enrichis, la patrie et le peuple n’ont pas d’ennemis [tins cruels.
CIIRÉMYLE.
Par Minerve ! toute méchante que tu es, tu dis des choses vraies. Il n’en est pas moins certain que tous les hommes te fuient.
LA PAUVRETÉ
Parce que je les rends meilleurs. Est-ce que les enfants ne fuient pas les salutaires leçons de leurs parents? est-ce que les humains connaissent aisément ce qui leur conviendrait le mieux ? •
CIIRÉMYLE.
Que Jupiter et tous les dieux réunis confondent ton bavardage incommode I Tiens, en voilà assez! va te faire pendre et ne me dis plus rien; car tu auras beau chercher à me persuader, tu n’y réussiras jamais! Tais-toi et va-t’en !
LA PAUVRETÉ
Un temps viendra où vous me rappellerez 1
CIIRÉMYLE.
Alors, tu reviendras ; mais, pour le moment, je veux être riche et faire bonne chère avec ma famille. Je veux me baigner, me parfumer, oublier mes peines et me moquer de toi! (La Pauvreté disparaît. — A Carion.) Allons vite trouver EsCIIlape! Entrons à la maison pour prendre des couvertures, des offrandes, et tout ce qu’il faut. Nous remettrons à demain nos convives, et chacun passera la nuit dans l’attente du bonheur.
CARION
Allons, Plutus, en route ! Par Mercure, il dort tout debout 1
CHRÉMYLE
Fais-le marcher; tire, pousse, allons! (ils sortent.)
LE DIEU PLUTUS