‹ Théâtre de P. CorneilleChapitre 204 sur 254 · ACTE II, SCENE II · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE II

Ma raifon pourroit tout fur l'amour affoibly, Et de l'indifférence iroit jusqu'à l'oubly, Et mon feu déformais fe réglant fur le voftre, Je me tiendrois heureux entre les bras d'une autre.

O trop aimable objet qui m'avez trop charmé, Eft-ce là comme on aime, & m'avez-vous aimé?

PAULINE

Je vous l'ay trop fait voir, Seigneur, & fi mon ame Pouvoit bien étouffer les restes de fa flame, Dieux, que j'éviterois de rigoureux tourmens! Ma raifon, il eft vray, dompte mes fentimens, Mais quelque authorité que fur eux elle ait prife, Elle n'y régne pas, elle les tyrannife, Et quoy que le dehors foit fans émotion, Le dedans n'eft que trouble, & que fedition. Un je ne fçay quel charme encor vers vous m'emporte, Voftre mérite eft grand, fi ma raifon eft forte ; Je le vois encor tel qu'il alluma mes feux D'autant plus puiffamment folliciter mes vœux, Qu'il eft environné de puiffance, & de gloire, Qu'en tous lieux après vous il traifne la vi&oire, Que j'en fçay mieux le prix, & qu'il n'a point déçeu Le généreux espoir que j'en avois conçeu. Mais ce mefme devoir qui le vainquit dans Rome, Et qui me range icy deffous les loix d'un homme, Repouffe encor fi bien l'effort de tant d'appas, Qu'il déchire mon ame, & ne l'ébranfle pas. C'eft cette vertu mefme à nos defirs cruelle Que vous louiez alors, en blasphémant contre elle,

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Plaignez-vous-en encor, mais louez fa rigueur Qui triomphe à la fois de vous, & de mon cœur, Et voyez qu'un devoir moins ferme & moins fincére N'auroit pas mérité l'amour du grand Sévère.

Ah, Madame, excufez une aveugle douleur

Qui ne connoit plus rien que l'excès du malheur ;

Je nommois inconstance, & prenois pour un crime

De ce juste devoir l'effort le plus fublime.

De grâce, montrez moins à mes fens defolez

La grandeur de ma perte, & ce que vous valez,

Et cachant par pitié cette vertu fi rare

Qui redouble mes feux, lors qu'elle nous fépare,

Faites voir des défauts qui puiffent à leur tour

Affoiblir ma douleur avecque mon amour.

Hélas! cette vertu, quoy qu'enfin invincible, Ne laifTe que trop voir une ame trop fenfible. Ces pleurs en font témoins, & ces lafches foufpirs Qu'arrachent de nos feux les cruels fouvenirs, Trop rigoureux effets d'une aimable prefence, Contre qui mon devoir a trop peu de défence. Mais fi vous estimez ce vertueux devoir, Confervez-m'en la gloire, & ceffez de me voir. Epargnez-moy des pleurs qui coulent à ma honte, Epargnez-moy des feux qu'à regret je furmonte, Enfin épargnez-moy ces tristes entretiens Qui ne font qu'irriter vos tourmens, & les miens.

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