‹ Théâtre de P. CorneilleChapitre 31 sur 254 · ACTE II, SCENE VIII · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE VIII

J'ay couru fur le lieu fans force, & fans couleur, Je l'ay trouvé fans vie. Excufez ma douleur, Sire, la voix me manque à ce récit funeste, Mes pleurs & mes foufpirs vous diront mieux le reste.

D. FERNAND

Pren courage, ma fille, & fçache qu'aujourd'huy Ton Koy te veut fervir de père au lieu de luy.

CHIMENE

Sire, de trop d'honneur ma mifére eft fuivie. Je vous L'ay déjà dit, je l'ay trouvé fans vie, Son flanc étoit ouvert, & pour mieux m'émouvoir, Son fang fur la pouffiére écrivoit mon devoir, Ou plûtoft fa valeur en cet état réduite Me parloit par fa playe, & haftoit ma pourfuite, Et pour fe faire entendre au plus juste des Rois, Par cette triste bouche elle empruntoit ma voix. Sire, ne fouffrez pas que fous voftre puifTance Régne devant vos yeux une telle licence, Que les plus valeureux avec impunité Soient expofez aux coups de la témérité, Qu'un jeune audacieux triomphe de leur gloire, Se baigne dans leur fang & brave leur mémoire. Un fi vaillant guerrier qu'on vient de vous ravir Eteint, s'il n'eft vengé, l'ardeur de vous fervir. Enfin mon père eft mort, j'en demande vengeance Plus pour voftre intéreft que pour mon allégeance, Vous perdez en la mort d'un homme de fon rang, Vengez-la par une autre, & le fang par le fang,

Immolez, non à moy, mais à voftre Couronne, Mais à voftre grandeur, mais à voftre perfonnc, Immolez, dy-je, Sire, au bien de tout l'Etat, Tout ce qu'enorgueillit un fi haut attentat.

D. FERXAND.

Don Diégue, répondez.

D. DIEGUE

Qu'on eft digne d'envie Lors qu'en perdant la force on perd aufïï la vie, Et qu'un long âge aprefte aux hommes généreux Au bout de leur carrière un destin malheureux ! Mov, dont les longs travaux ont acquis tant de gloire, Moy, que jadis par tout a fuivy la viftoire, Je me vois aujourd'huy, pour avoir trop vécu, Recevoir un affront, & demeurer vaincu.

Ce que n'a pu jamais combat, fiége, embuscade, Ce que n'a pu jamais Arragon, ny Grenade, Ny tous vos ennemis, ny tous mes envieux, Le Comte en voftre Cour l'a fait presque à vos yeux, Jaloux de voftre chois, & fier de l'avantage Que luy donnoit fur moy l'impuiffance de l'âge. Sire, ainfi ces cheveux blanchis fous le harnois, Ce fang pour vous fervir prodigué tant de fois, Ce bras jadis l'effroy d'une Armée ennemie, Descendoient au tombeau tous chargez d'infamie, Si je n'euffe produit un fils digne de moy, Digne de fon païs, & digne de fon Roy. Il m'a prêté fa main, il a tué le Comte, Il m'a rendu l'honneur, il a lavé ma honte,

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