ACTE III, SCÈNE IV
Je dois rougir pourtant, après un tel malheur,
De n'avoir pu mourir d'un excès de douleur : 1000
Ma mort était ma gloire, et le destin m'en prive
Pour croître mes malheurs et me voir ta captive.
Je dois Lien toutefois rendre grâces aux dieux
De ce qu'en arrivant je te trouve en ces lieux,
Que César y commande et non pas Ptolomée. 1005
Hélas! et sous quel astre, ô ciel! m'as-tu formée,
Si je leur dois des vœux de ce qu'ils ont permis
Que je rencontre ici mes plus grands ennemis,
Et tombe entre leurs mains plutôt qu'aux mains d'un prince
Qui doit à mon époux son trône et sa province? 1010
César, de ta victoire écoute moins le bruit : Elle n'est que l'effet du malheur qui me suit; Je l'ai porté pour dot chez Pompée et chez Crasse; Deux fois du monde entier j'ai causé la disgrâce ; Deux fois de mon hymen le nœud mal assorti 1015
A chassé tous les dieux du plus juste parti :
999. Turpe mori post te solo non posse dolore. (Id. IX, 108.)
1002. Croître, pris activement pour accroître; voyez le v. 1542. Vaugelas condamne cet emploi, mais constate aussi que les poètes « s'émancipent » jusqu'à méconnaître la distinction entre accroître, verbe actif, et croître, verbe neutre. Le Dictionnaire de l'Académie autorise l'emploi actif de croître en poésie.
Ce malheur toutefois sert à croître sa gloire. (Polyeucte, 309.)
Pour croître... et me voir, tournure peu correcte : le sujet de croître, c'est le destin ; le sujet de voir, c'est moi, Cornélie.
1007. Vœux a ici le sens, très rare, d'actions de grâces.
1010. Sa province, son royaume; ces deux mots étaient synonymes chez les tragiques de la première moitié du siècle:
Il faut, sans pénétrer dans le secret des princes,
Croire qu'ils ont pour but le bien de leurs provinces. (Rotrou, Iphiqénie, 1, 3.)
On nommera ces lieux la province des morts. (Id. Heureuse Constance. m,2.)
Plutôt que de vous perdre, ils perdront leurs provinces. {Rodogunc, 788.)
Rotrou dit même d'un prince qu'il est « né pour la province », c'est-à-dire pour gouverner l'État.
1016. Bis nocui mundo cunctosque fuqavi
A causa meliore dcos. (Lucain, VIII. 90-94.) Fortuna est mutât a toris ; semperque patentes Bctrahcre in cladem fato damnata maritos Innupsit tepido pellex Cornelia busto. (Id. III, 21-23.)
Voyez, dans l'Introduction, le passage analogue emprunté à la Cornélie de Garnier. Chez Plutarque, Cornélie fait entendre à Lesbos les mêmes plaintes, en voyant son mari réduit à fuir avec un seul navire : « Hélas! c'est bien une œuvre de ma fortune, non pas delà tienne, cher mari, que je te voy maintenant réduit à une seule pauvre petite navire, là où, devant que tu espousasses la malheureuse Cornelia, tu soulois cingler en ceste mer avec cinq cens voiles. Hélas! pourquoy m'ais-tu donc venu voir, et que ne m'as-tu laissée avec ma sinistre et malencontreuse destinée, puis que c'est moy qui t'ay apporté tant de malheur? Hélas ! tant ''eusse esté femme heureuse, si je fusse morte avant aue. d'entendre
Heureuse en mes malheurs, si ce triste hyménée,
Pour le bonheur de Rome, à César m'eût donnée !
Et si j'eusse avec moi porté dans ta maison
D'un astre envenimé l'invincible poison! 1020
Car enfin n'attends pas que j'abaisse ma haine :
Je te l'ai déjà dit, César, je suis Romaine,
Et, quoique ta captive, un cœur comme le mien
De peur de s'oublier, ne te demande rien.
Ordonne; et sans vouloir qu'il tremble ou s'humilie, 1025
Souviens-toi seulement que je suis Cornélie.
CÉSAR
0 d'un illustre époux noble et digne moitié,
Dont le courage étonne, et le sort fait pitié !
Certes, vos sentiments t'ont assez reconnaître
Qui vous donna la main et qui vous donna l'être; 1030
la mort de Publius Crassus, mon premier mari, que les Parthes me tuèrent! et tant j'eusse esté sage si, comme j'en fus en propos, j'eusse abandonné ma vie incontinent après luy, là où je suis demeurée pour porter encore malheur au grand Pompeius. » ( Vie de Pompée, 74.)
1018. O utinam inthalamos invisi Csesaris issem
Infelix conjux et nulli Ixta marito! (Lucain, VIII, 88-89.)
1020. Au v. 1006, Cornélie s'est déjà demandé sous quel astre elle a pu naître pour mériter d'être à ce point malheureuse. On sait quelle influence favorable ou néfaste l'astrologie attribuait aux constellations qui présidaient à la vie et à la mort des hommes. Dès lors ces expressions, autrement si étonnantes, le poison d'un astre envenimé, semblent plus naturelles comme dans ces autres vers de Corneille :
De son astre opposé telle est la violence
Qu'il me vole partout, même sans qu'il y pense. (Sertorius, 85.)
1021. Que j'abaisse, que j'apaise ma haine en l'humiliant devant toi.
De moment en moment son âme plus humaine Abaisse sa colère et rabat de sa haine. (Mcdée, 726.)
1022. « Pourquoi le lui répéter? parle-t-elle à un autre qu'à un Romain ? » (Voltaire.) « En disant à César qu'elle est Romaine, Cornélie ne veut pas lui dire simplement qu'elle est de Rome; elle veut dire qu'elle a les sentiments d'une Romaine, l'amour de sa patrie et de la liberté, sentiments que César a perdus, et que, pour sa gloire, il aurait dû conserver. » (Palissot.)
1027. Moitié se disait pour femme, même dans le style tragique.
Rends-toi digne du nom de ma chaste moitié. (Horace, 1349.)
Au v. 1460 on en verra un autre et remarquable exemple.
1028. Dont, exprimé dans le premier membre de phrase, ne l'est pas dans le second. — On a déjà eu plusieurs occasions de remarquer combien étonner avait perdu de son énergie première.
1030. Donner la main a souvent chez Corneille le sens d' épouser. Cette locution, imitée de l'espagnol darse las manos, a été créée par Corneille, selon Blé* nage, « afin de diversifier les mots de mariage, de marier et d'épouser, qui se rencontrent souvent dans les poèmes dramatiques, et qui ne sont pas fort nobles. » Le vieil Horace dit à sa fille :
Après cette victoire il n'est point do Romain
Qui ne soit glorieux de vous donner la main. (Horace, 1182J