ACTE IV, SCÈNE
Et, notre main alors également trempée 1105
Et du sang de César et du sang de Pompée, Rome, sans leur donner de titres différents, Se croira par vous seul libre de deux tyrans.
PTOLOMÉE
Oui, par là seulement ma perte est évitable :
C'est trop craindre un tyran que j'ai fait redoutable. 1110
Montrons que sa fortune est l'œuvre de nos mains ;
Deux fois en même jour disposons des Romains ;
Faisons leur liberté comme leur esclavage.
César, que tes exploits n'enflent plus ton courage;
Considère les miens, tes yeux en sont témoins. 1115
Pompée était mortel, et tu ne l'es pas moins :
Il pouvait plus que toi ; tu lui portais envie ;
Tu n'as, non plus que lui, qu'une âme et qu'une vie;
Et son sort, que tu plains, te doit faire penser
Que ton cœur est sensible, et qu'on peut le percer. 1120
Tonne, tonne à ton gré, fais peur de ta justice :
C'est à moi d'apaiser Rome par ton supplice;
C'est à moi de punir ta cruelle douceur,
Qui n'épargne en un roi que le sang de sa sœur.
Je n'abandonne plus ma vie et ma puissance 1125
Au hasard de sa haine ou de ton inconstance ;
1106. Remarquez la construction de ces deux yers, qui équivaut à un véritable participe absolu latin. On en trouve dans le théâtre de Corneille des exemples aussi curieux :
En l'état où je suis, deux batailles perdues,
Mes villes la plupart surprises ou rendues,
Mon royaume d'argent et d'hommes affaibli,
C'est beaucoup de me voir tout d'un coup rétabli. {Sophonisbe, 271-73.)
1 108 Placemus esede secundd
Hespcrias gentes; jugulus mihi Cxsaris haustus
Hoc prxstare potes t ; Pompeii casde noeentes
Ut populus Romanus amet (Lucain, X, 386-89.)
1109. Var. Oui, oui. ton sentiment enfin est véritable :
C'est trop craindre celui que j'ai fait redoutable. (1644-36.)
« Pourquoi évitable n'est-il plus en usage? C'est une grande bizarrerie des langues d'admettre le mot composé et d'en rejeter la racine. » (Voltaire.)
1110. Usquc adeone times quem tu facis ipse timendum ? (Lucain, IV, 185.) 1114. Sur la locution enfler le courage, voyez la note du v. 278.
1116. Quem mctuis, par hujus erat (Lucain, X, 382.)
1120 II est surprenant que M. Littré cite ces vers en expliquant ici sensible par : qui est aisément ému, attendri. Cœur sensible est, en effet, pris en général dans ce sens ; mais il est évident que Corneille entend ce mot dans un sens tout physique et matériel. Il faut donc entendre : quelle que soit ta grandeur, tu es homme, tu as un cœur, et ce cœur, une épée peut le percer.
1125. Var. Et n'abandonner plus ma vie et ma puissance... (1644-1656).
Ne crois pas que jamais tu puisses à ce prix
Récompenser sa flamme ou punir ses mépris ;
J'erïiploierai contre toi de plus nobles maximes.
Tu m'as prescrit tantôt de choisir des victimes, 1130
De bien penser au choix ; j'obéis et je voi
Que je n'en puis choisir de plus dignes que toi,
Ni dont le sang offert, la fumée et la cendre,
Puissent mieux satisfaire aux mânes de ton gendre.
Mais ce n'est pas assez, amis, de s'irriter: 1135
Il faut voir quels moyens on a d'exécuter ; Toute cette chaleur est peut-être inutile ; Les soldats du tyran sont maîtres de la ville; Que pouvons-nous contre eux? et pour les prévenir, Quel temps devons-nous prendre, et quel ordre tenir? 1140
ACHILLAS
Nous pouvons tout, Seigneur, en l'état où nous sommes.
A deux milles d'ici vous avez six mille hommes,
Que depuis quelques jours, craignant des remuements,
Je faisais tenir prêts à tous événements.
Quelques soins qu'ait César, sa prudence est déçue. 1145
Cette ville a sous terre une secrète issue,
Par où fort aisément on les peut, cette nuit,
Jusque dans le palais introduire sans bruit :
Car contre sa fortune aller à force ouverte,
Ce serait trop courir vous-même à votre perte. 1150
1127. Var. Ni souffrir que jamais ta puisses à ce prix... (16*4-1666).
1131. Voi rime ici avec toi, comme dans le Cid :
Elle va revenir, elle vient, je la voi :
Du moins, pour son honneur, Rodrigue, cache-toi. (771.)
Cette suppression de s finale à la première personne du présent de l'indicatif dans les verbes de la 3° ou de la 4e conjugaison est familière, non seulement à. Corneille, mais à tous ses contemporains et en particulier à Rotrou.
1140. Quel temps devons-nous prendre, quelle occasion devons-nous choisir: n l n temps bien pris peut tout. » {Sophonisbe, I, 4.) Et quel ordre tenir, quel ordre suivre, quel plan adopter.
1143. Des remuements, dos mouvements, des émotions, des émeutes ; >]. Martf-Laveaux fait remarquer que tous ces mots ont la même racine. Pascal emploie plusieurs fois, au figuré, ce terme expressif, dans le sens d'émotion morale.
1145. Quelques soins qu'ait César; on dirait plutôt aujourd'hui: quelques soins que César prenne, quelque! peines qu'il se donne.
1140. Voilà an vrai détail de tragi-comédie : les souterrains jouent un grand rôle dans les épopées el les romans de la vieille littérature française; H i
i et de toute longueur : au moment critique, il en sort à point nommé une armée qu'on n'attendait pas, ou des traitros qui y attendaient l'heure favorable.