ACTE IV, SCÈNE IV
Et qu'une digne main par moi-même animée, Dans ton champ de bataille, aux yeux de ton armée, 1390 T'immole noblement, et par un digne etïbrt, Aux mânes du héros dont tu venges la mort. Tous mes soins, tous mes vœux hâtent cette vengeance : 'Ta perte la recule, et ton saluL l'avance. Quelque espoir qui d'ailleurs me l'ose ou puisse offrir, 1395 Ma juste impatience aurait trop à souffrir : La vengeance éloignée est à demi perdue, Et quand il faut l'attendre, elle est trop cher vendue. Je n'irai point chercher sur les bords africains Le foudre souhaité que je vois en tes mains : 1400
La tête qu'il menace en doit être frappée. J'ai pu donner la tienne, au lieu d'elle, à Pompée : Ma haine avait le choix; mais cette haine enfin Sépare son vainqueur d'avec son assassin, Et ne croit avoir droit de punir ta victoire 1405
Qu'après le châtiment d'une action si noire.
Rome le veut ainsi; son adorable front Aurait de quoi rougir d'un trop honteux affront,
1400. Var. Ce foudre punisseur que je vois en tes mains. (1644-1656.)
« Punisseur était un beau terme qui manquait à notre langue : puni doit fournir punisseur, comme vengé fournit vengeur; mais Corneille a mis à la
Îlace le foudre souhaité, épithète qui est bien plus faible. » (Voltaire.) M. Marty- .aveaux prouve que Corneille a supprimé ce mot, non comme trop hardi et nouveau, mais comme vieilli, au contraire : la même expression ss trouve dans l'Antoine de Garnier (a te II, v. 427). De même, M. Godefroy remarque que Molière a dit, après Corneille, « le foudre punisseur » (Don Garcie, I, 2), et que même un poète contemporain, M. Ponsard, n'a pas craint d'écrire : « Dieux punisseurs » (Lucrèce, V, 3). — Sur le genre de foudre, voyez la note du ; v. 769. — Voltaire demande aussi comment ce foudre souhaité contre César est dans les mains de César. Palissot lui répond : « Ce n'est point contre César que Cornélie invoque ici la foudre ; au contraire, c'est dans les mains de ce même César qu'elle croit déjà voir la foudre menacer la tête de Ptolomée et prête à tomber sur cet assassin. Le vœu de Corné'ie est bien que César périsse à son tour, mais auparavant elle veut qu'il punisse l'assassin de Pompée. »
1402. J'ai pu donner la tienne au lieu d'elle à Pompée, c'est-à-dire : au lieu de la tête, de la vie de Ptolomée (cette vie que menacent les foudres vengeurs de César), j'aurais pu immoler à Pompée ta propre vie, puisque, connaissant le complot formé contre elle, je la tenais en mes mains.
1404. Sépare son vainqueur d'avec son assassin, distingue entre celui qui n'a fait que vaincre Pompée et celui qui l'a assassiné.
1405. Var. Et me laisse encor voir qu'il y va de ma gloire
De punir son audace avant que ta victoiie. (1644-1656.)
1407. Adorable; ce mot s'est affaibli depuis, mais garde ici toute l'énergie de son sens propre, digne d'être adoré, vénéré, respecté par tous. En ce sens même il s'emploie encore fréquemment dans le langage religieux. Au reste, Cornélie parle ici de Rcme avec une piété, on serait tenté de dire avec une dévotion véritable.
1403. Aurait de quoi; sur cette expression, voyez la note du v. 1077 et le v. 1567.
De voir en même jour, après tant de conquêtes,
Sous un indigne fer ses deux plus nobles têtes. 1410
Son grand cœur, qu'à tes lois en vain tu crois soumis,
En veut aux criminels plus qu'à ses ennemis,
Et tiendrait à malheur le bien de se voir libre,
Si l'attentat du Nil affranchissait le Tibre.
Comme autre qu'un Romain n'a pu l'assujettir, 1415
Autre aussi qu'un Romain ne l'en doit garantir.
Tu tomberais ici sans être sa victime ;
Au lieu d'un châtiment ta mort serait un crime ;
Et, sans que tes pareils en conçussent d'effroi,
L'exemple que tu dois périrait avec toi. 1420
Venge-la de l'Egypte à son appui fatale,
Et je la vengerai, si je puis, de Pharsale.
Va, ne perds point de temps, il presse. Adieu : tu peux
Te vanter qu'une fois j'ai fait pour toi des vœux.