‹ Théâtre de Pierre CorneilleChapitre 123 sur 420 · ACTE IV, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE V

CLÉOPATRE

Je n'ai rien à vous dire : allez, Seigneur, allez

Venger sur ces méchants tant de droits violés.

On m'en veut plus qu'à vous : c'est ma mort qu'ils respirent,

C'est contre mon pouvoir que les traîtres conspirent; 1430

Leur rage, pour l'abattre, attaque mon soutien,

Et par votre trépas cherche un passage au mien.

Mais parmi ces transports d'une juste colère,

Je ne puis oublier que leur chef est mon frère.

Le saurez-vous, Seigneur? et pourrai-je obtenir 1435

Que ce cœur irrité daigne s'en souvenir?

CÉSAR

Oui, je me souviendrai que ce cœur magnanime

Au bonheur de son sang veut pardonner son crime.

Adieu, ne craignez rien : Achillas et Photin

Ne sont pas gens à vaincre un si puissant destin. 1440

Pour les mettre en déroute, eux, et tous leurs complices,

Je n'ai qu'à déployer l'appareil des supplices,

Et, pour soldats choisis, envoyer des bourreaux

Qui portent hautement mes haches pour drapeaux.

(César rentre avec les Romains.) CLÉOPATRE.

Ne quittez pas César; allez, cher Achorée, 1445

Repousser avec lui ma mort qu'on a jurée;

1428. Ces méchants, ces pervers, comme au v. 224 de Cinna. L'énergie de ce mot s'est un peu affaiblie de notre temps. Aristie dit au traître Perpenna :

Ta le verras, méchant, plus tôt que tu ne penses. (Sertorius, 1729.)

1429. Qu'ils respirent, qu'ils souhaitent passionnément; cette tournure a vieilli, mais on dit encore : ne respirer que vengeance. Il est au moins douteux

Îu'une locution si expressive vienne, comme le veut Lacurne de Sainte-Palaye, es paroles de l'Ecriture appliquées à saint Paul : « Spirans erat cxdis et minarum in discipulos. » Nous aimons mieux croire, avec M. Littré, que ce mot désigne figurément le désir, l'ardeur, la passion dont le cœur est si plein qu'il semble l'exhaler, ou par une respiration forte, ou par des soupirs répétés.

Ton ardeur criminelle à la vengeance aspire!

Ta bouche la demande, et ton cœur la respire! (Horace, 1272.)

Sa fille le veut bien, son amant le respire. (Racine, Plaideurs, III, 4.)

1432. Un passage, une transition, un moyen d'arriver à... Ainsi pour Polveucte le trépas n'est que le « doux passage » qui le conduit à la félicité céleste (v. 1152).

1438. César veut dire que Cléopâtre pardonne à Ptolomée son crime, en considération du bonheur de sa naissance, qui fait de Ptolomée son frère.

1440. Sur la locution être gens à, voyez le v. 1347.

1444. « Dans ce passage, la signification de hautement est un peu incertaine. Nous croyons, avec M. Littré, qu'il est employé à. peu près comme au v. 969 d'Horace, et qu'il signifie avec hauteur, avec vigueur. M. Godefroy pense qu'il

Et quand il punira nos lâches ennemis,

Faites-le souvenir de ce qu'il m'a promis.

Avez l'œil sur le roi dans la chaleur des armes,

Et conservez son sang pour épargner mes larmes. 445C

ACHORKK.

Madame, assurez-vous qu'il ne peut y périr, Si mon zèle et mes soins peuvent le secourir.

est pris dans un sens tout physique pour en l'air. » (M. Marty-Laveaux.) — Mes haches pour drapeaux, antithèse dans le goût de celle que se permettra Cornélie au v. 1714 : « des urnes au lieu d'aigles. »

1449. Dans la chaleur des armes, dans l'ardeur de la mêlée ; ce mot étaii alors très souvent employé au figuré, comme on l'a pu voir aux v. 1179 du Cxa et 1761 d'Horace, comme on le verra au v. 1016 de Rodogune.

1-ioO. Conservez son sang, protégez sa vie contre les Romains et César même, si César oublie sa promesse.

1451. Assurez-vous, soyez sûre que; au v. 1084, on a vu s'assurer avec une nuance de sens un peu différeute.

1452. Le fidèle Achorée est ce qu'on appelle an théâtre une « utilité ». Corneille l'a déjà utilisé en effet pour faire les deux grands récits du second et du troisième acte. Il semble qu'ici Achorée va cesser de parler pour agir; mais U n'en est rien, car son intervention, on le verra bientôt, ne sera d'aucune efficacité, et lui permettra seulement de faire à Cléopàtre un dernier récit, celui df la bataille entre les Egyptiens et les Romains.

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