SCÈNE PREMIÈRE
CORNELIE, tenant une petite urne en sa main ; PHILIPPE. CORNÉLIE.
Mes yeux, puis-je vous croire, et n'est-ce point un songe Qui sur mes tristes vœux a formé ce mensonge? Te revois-je, Philippe, et cet époux si cher 1455
A-t-il reçu de toi les honneurs du bûcher? Celte urne que je tiens contient-elle sa cendre? 0 vous, à ma douleur objet terrible et tendre, Eternel entretien de haine et de pitié, Reste du grand Pompée, écoutez sa moitié. 1460
1453. Voltaire, qui juge cette scène inutile à l'action, ne l'en admire pas moins : « Cornélie dit de si belles choses, Philippe fait parler César d'une manière si noble, le nom de Pompée fait une telle impression, que cette scène soutient le cinquième acte, qui est assez languissant. »
1454. Sur dépend de a formé : n'est-ce point une illusion qui a pris naissance de mes tristes vœux, qui s'est modelée, pour ainsi dire, sur ce que je rêvais et a donné une apparence de réalité à mes rêves?
1455. Philippe est le fidèle affranchi dont Achorée a parlé au second acte, et
Îui seul a suivi Pompée ; on nous a prévenus, à Ja fin du récit d'Achorée, que hilippe observait où les vagues porteraient le cadavre du héros pour lui rendre les devoirs funèbres. — Quant à la rime de cher et bûcher, on a déjà remarqué, au v. 543, qu'elle était familière à Corneille et à Rotrou.
1458. A ma douleur, pour ma douleur; voyez le v. 1296. Voyez aussi, dans l'Introduction, les vers tout semblables de la Cornélie de Garnier.
1459. Entretien n'a point ici son sens ordinaire de conversation, mais d'objet qui entrelient, conserve, nourrit. Ce sens a vieilli; M. Littré cite pourtant un exemple analogue de Lamartine :
Tombeau, cher entretien d'une douleur amère. {Harmonies, III, 7.)
1460. Reste, au singulier, pour restes, cendres, comme aux v. 1409 et 1682. — Sa moitié, sa femme. « Ce mot fait là un effet admirable. »
Je dois venger sur lui cette chère moitié. (Théodore, 1794.)
N'attendez point de moi de regrets ni de larmes :
Un grand cœur à ses maux applique d'autres charmes.
Les faibles déplaisirs s'amusent à parler,
Et quiconque se plaint cherche à se consoler.
Moi, je jure des Dieux la puissance suprême, 1465
Et, pour dire encor plus, je jure par vous-même,
Car vous pouvez bien plus sur ce cœur affligé
Que le respect des Dieux qui Font mal protégé :
Je jure donc par vous, ô pitoyable reste,
Ma divinité seule après ce coup funeste, 1470
Par vous, qui seul ici pouvez me soulager,
De n'éteindre jamais l'ardeur de le venger.
Ptolomée à César, par un lâche artifice,
Rome, de ton Pompée a fait un sacrifice;
Et je n'entrerai point dans tes murs désolés 1475
Que le prêtre et le dieu ne lui soient immolés.
Faites-m'en souvenir et soutenez ma haine,
O cendres, mon espoir aussi bien que ma peine;
Et pour m'aider un jour à perdre son vainqueur,
1462. Charmes se rapproche ici du sens étymologique carmen, enchantement: Cornélie veut dire : pour guérir les maux d'un grand cœur il faut des remèdes d'une vertu plus efficace que les larmes.
Il se tait, et ces mots semblent être des charmes. [Horace, 819.)
i463. Déplaisirs, douleurs, sens très fort ici, qui s'est très affaibli depuis. Le vieil Horace parle du « déplaisir » que lui cause la mort de sa fille (1459); Auguste, trahi par ceux qu'il comble de bienfaits, sent sa constance succomber sous les « déplaisirs » (Cinna, 1194), et Gléopàtre expirante ne trouve point, dans Rodogune (1814), de terme plus fort pour exprimer son regret de mourir sans être vengée. — S'amusent à parler, cherchent une distraction, une consolation dans les plaintes.
Croit-il qu'en cet affrontée m'amuse à me plaindre? (Médée, 777.)
1465. Jurer, activement, attester. Le père du Menteur dit à son fils :
Je jure les rayons du Jour qui nous éclaire
Que tu ne mourras point que de la main d'un père... (Menteur, 1697)
1469. Pitoyable n'est plus employé aujourd'hui que dans une acception défavorable, mais voulait dire alors, tantôt digne de pitié, comme ici, tantôt même capable de pitié.
Laissez vivre du peuple un pitoyable reste. (Œdipe, 739.)
Sur reste, au singulier, pour restes, voyez la note du v. 1460.
1470. Ma divinité seule : la construction ma seule divinité est plus ordinaire. — Ce scepticisme un peu déclamatoire de Cornélie refroidit un morceau admirable par ailleurs.
1471. Var. De n'éteindre jamais ni laisser affaiblir
L'ardeur de le venger dont je veux in'ennoblir. (1GH-1656.)
1476. Ce vers a été préparé par le v. 1474, où Cornélie nous a montré Ptolomée jouant, en quelque sorte, l<- rù!o de prêtre vis-à-vis de César divinisé, et lui offrant Pompée en sacrifice. L'antithèse n'en est pas moins laborieuse.