PHILIPPE
Tout couvert de son sang, et plus mort que lui-même, 1485
Après avoir cent fois maudit le diadème,
Madame, j'ai porté mes pas et mes sanglots
Du côté que le vent poussait encor les flots.
Je cours longtemps en vain; mais enfin d'une roche
J'en découvre le tronc vers un sable assez proche, 1490
Où la vague en courroux semblait prendre plaisir
A feindre de le rendre, et puis s'en ressaisir.
Je m'y jette, et l'embrasse, et le pousse au rivage;
Et. ramassant sous lui le débris d'un naufrage,
Je lui dresse un bûcher à la hâte et sans art, 1495
Tel que je pus sur l'heure, et qu'il plut au hasard.
1480. Versez ce que, inspirez à tous mes sentiments. — « Des cendres
fui versent ce qu'un cœur ressent, ne font pas une image naturelle. » (Voltaire.) 1 faut dire pourtant qu'en s'adressant aux cendres de son mari, Gornélie croit parler à son mari lui-même.
1482. Autant comme, tournure condamnée par Vaugelas et l'Académie, mais
Jue Corneille trouvait commode et à laquelle il n'a pu renoncer. On l'employait, 'ailleurs, en prose aussi bien qu'en vers.
Qu'il fasse autant pour moi comme je fais pour lui. (Polyeucte, 912.) Tous les rois ne sont rois qu'autant comme il vous plaît. (Nicomêde, 886.) Ce beau feu vous aveugle autant comme il vous brûle. (Rodogune, 979.
Sur le mot chétif, voyez la note du v. 562.
1483. On trouve ces expressions de bon démon et de mauvais démon dans Eéraclius, v. 1555 et 917. Dans son Lexique, M. Godefroy cite de nombreux exemples de grand démon, démon tutélaire, surtout dans Malherbe et Racan. Le démon, c'est le £aî;j.wv des Grecs, le Genius des Latins, l'esprit, bo,n ou mauvais, qui préside à la destinée de chaque individu, ou même d'un Etat : « le démon de l'empire » (Pulchérie, 1002). Rotrou emploie très souvent ce mot dont il précise par une épithéte le sens favorable ou défavorable : c'est ainsi
?ue, dans une ode à Richelieu, il appelle le cardinal « grand démon de la rance ». Voyez notre édition de Cinna au v. 434.
1485. Plus mort que lui-même; lui aussi, le fidèle affranchi de Pompée connaît l'usage de l'hyperbole; sa douleur sincère y perd en naïveté.
1486. Le diadème, la royauté, c'est-à-dire la perfidie du roi Ptolomée.
1487. .rai porté mes pas et mes sanglots; sur cette construction hardie, voyez la note du v. 1712.
1488. Sur que pour où, voyez la note du v. 1245 et le v. 1556.
1492. C'est le récit de Théramène, mais fait par un affranchi qui aurait toutes sortes de bonnes raisons pour ne pas avoir tant d'esprit, surtout en un parem moment.
1494. Comme on l'a déjà remarqué à propos du v. 7, débris a souvent, e. début du xvii» siècle, le sens de restes d'une ruine, d'une défaite, d'un naufragts Ici, il est très rapproché de son sens étymologique, puisqu'il s'agit de fragmenla d'un navire brisé dans un naufrage.
A peine brûlait-il que le ciel plus propice
M'envoie un compagnon en ce pieux office :
Cordus, un vieux Romain qui demeure en ces lieux,
Retournant de la ville, y détourne les yeux; 1500
Et, n'y voyant qu'un tronc dont la tête est coupée,
A cette triste marque il reconnaît Pompée.
Soudain, la larme à l'œil : « 0 toi, qui que tu sois,
A qui le ciel permet de si dignes emplois,
Ton sort est bien, dit-il, autre que tu ne penses ; 1 505
Tu crains des châtiments, attends des récompenses.
César est en Egypte, et venge hautement
Celui pour qui ton zèle a tant de sentiment.
Tu peux faire éclater les soins qu'on t'en voit prendre,
Tu peux même à sa veuve en reporter la cendre. lu 10
Son vainqueur l'a reçue avec tout le respect
Qu'un dieu pourrait ici trouver à son aspect.
Achève, je reviens. » Il part et m'abandonne,
Et rapporte aussitôt ce vase, qu'il me donne,
Où sa main et la mienne enfin ont renfermé 1515
Ces restes d'un héros par le feu consumé.
1499. Corneille se sépare ici de Lucain (Pharsale, VIII, v. 715-71G), chez qui ce Cordus est un questeur de Pompée, qui n'habite nullement l'Egypte, mais a suivi son général après sa défaite.
1500. Retournant, pour revenant; voyez la note du v. 518 de Cinna. — Retournant, détourne, légère négligence.
1502. Una nota est Magno capitis factura revulsi. (Lucain, VIII, 714.)
1503. La larme à l'œil semble aujourd'hui peu poétique ; mais Racine l'employait aussi bien que Corneille, et Bossuet aussi bien que nos deux grands tragiques.
1508. Au v. 1766 d'Horace, nous avons vu sentiment employé pour resse>itiment, colère; mais il était pris en bonne comme en mauvaise part. Ici, tant de sentiment veut dire une si pieuse affection.
1509. Var. Ta peux même à 8a veuve en rapporter la cendre
Dans ces murs que tu vois b\tis par Alexandre. (1644 i
1512. Quam metuis, démens, isto pro crimine pœnam ?
Çuo te fama loquax omnes accepit in annos ? Coadila laudabit Magni soccr impius ossa. (Lucain, VIII, 781-83.)
1510. Voici le récit de F'lutarque, suivi assez ûdèlement par Corneille : Philippus, son affranchi, demeura tousjours auprès, jusques à ce que les /Egyptien! furent assouvis de le regarder, et puis l'ayant lavé de l'eau de la nier, et enveloppé d'une sienne pauvre chemise, pour ce qu'il n'avoit autre chose, il chercha au long de la grève, ou il trouva quelque demeurant d'un vieil bateau de pescheur, dont les pièces estuieut bien vieilles, mais suflisautes pour brusler un pauvre corps nud, et encore non tout entier. Ainsi comme il les amassoil et assembloit, il survint un Romain homme d'aage, qui en ses jeune- ans avoit esté, en la guerre sous Pompeius : si luy demanda : Qui es-tu, mon ami, qui
cet apprest pour les funérailles du grand Pompeius? Philippus lui répondit qu'il était un sien affranchy. Ha. dit le Romain, tu n'auras pas tout seul cest honneur, et ta prie vueitlea mojf recevoir pour compagnon en une >i saincte et si dévote rencontre, atin que je n'aye point occasion de me plaindre en tout et