PHILIPPE
En entrant j'ai trouvé des désordres étranges.
J'ai vu fuir tout un peuple en foule vers le port,
Où le roi, disait-on, s'était fait le plus fort. 1 o2f
Les Romains poursuivaient; et César, dans la place
Ruisselante du sang de cette populace,
Montrait de sa justice un exemple si beau,
Faisant passer Photin par les mains d'un bourreau.
Aussitôt qu'il me voit, il daigne me connaître; 1525
Et, prenant de ma main les cendres de mon maître :
k Restes d'un demi-dieu, dont à peine je puis
Egaler le grand nom, tout vainqueur que j'en suis,
De vos traîtres, dit-il, voyez punir les crimes :
Attendant des autels, recevez ces victimes; 1530
Bien d'autres vont les suivre. Et toi, cours au palais
Porter à sa moitié ce don que je lui fais;
Porte à ses déplaisirs cette faible allégeance,
Et dis-lui que je cours achever sa vengeance. »
Ce grand homme à ces mots me quitte en soupirant, 1535
Et baise avec respect ce vase qu'il me rend.
CORNÉLIE
0 soupirs! Ô respect! oh! quil est doux de plaindre
partout de m'estre habitué en pays estranger, ayant en recompense de plusieurs maux que j'ay endurez rencontré au moins ceste bonne adventure, de pouvoir toucher avec mes mains et aider à ensevelir le plus grand capitaine des Romains. Voilà comment Pompeius fut ensepulturé. » (Vie de Pompée, trad. d'Amyot.)
1519. Var. Tout un grand peuple armé fuyait devers le port. (1644-1656.)
1520. S'était fait, s'était rendu; voyez le v. 285 de Bodogune.
1522. Ruisselante de sang ; il n'est pas rare que Corneille et ses contemporains fassent accorder le participe présent avec son substantif, même quand ce participe est suivi d'un complément.
1525. Me connaître, pour me reconnaître, comme au v. 826 d'Horace.
1528. « Ces deux vers que Phihppe met dans la bouche de César sont d'un sublime si touchant qu'on dit avec raison que Corneille, dans ses bonnes pièces, faisait quelquefois parler les Romains mieux qu'ils ne parlaient eux-mêmes. » (Voltaire.)
1529. De vos traîtres, de ceux qui vous ont trahis.
1532. Sur moitié, voyez la note du v. 1460.
1533. Cette allégeance, ce soulagement, cette consolation qui doit alléger son malheur ; voyez le v. 690 du Cid.
Où dois-je désormais chercher quelque allégeance? (Médce, 1586.)
Dans l'Etourdi (II, 4), Molière a dit, dans des termes presque identiques' u Ouand ses déplaisirs auront quelque allégeance. » Sur déplaisirs, voyez. K note du v. 1403.
i54 POMPÉE
Le sort d'un ennemi, quand il n'est plus à craindre!
Qu'avec chaleur, Philippe, on court à le venger
Lorsqu'on s'y voit forcé par son propre danger, 1540
Et quand cet intérêt qu'on prend pour sa mémoire
Fait notre sûreté comme il croît notre gloire !
César est généreux, j'en veux être d accord;
Mais le roi le veut perdre, et son rival est mort.
Sa vertu laisse lieu de douter à l'envie 1545
De ce qu'elle ferait s'il le voyait en vie :
Pour grand qu'en soit le prix, son péril en rabat;
Cette ombre qui la couvre en affaiblit l'éclat ;
L'amour même s'y mêle, et le force à combattre :
Quand il venge Pompée, il défend Cléopàtre. 1550
Tant d'intérêts sont joints à ceux de mon époux,
Que je ne devrais rien à ce qu'il fait pour nous,
Si, comme par soi-même un grand cœur juge un autre,
Je n'aimais mieux juger sa vertu par la nôtre,
153S. « Ces beaux vers font un très grand effet, parce que la maxime est courte, et qu'elle est en sentiment. Peut-être Cornélie est-elle toujours trop occupée de rabaisser le mérite de César. Elle doit savoir que César a parlé da punir le meurtre de Pompée en arrivant en Egypte et avant que Ptolomée conspirât contre lui. Mais que ne pardonne-t-on point à la veuve de Pompée gémissante? » (Voltaire.) Comment Cornélie eût-elle pu être instruite de ce qui s'est passé entre César et Cléopàtre? Elle ne voit et ne peut voir qu'une chose : César a combattu Pompée pendant sa vie, la mort seule du héros l'a désarmé. Ce brusque changement de conduite doit lui paraître suspect, et le lui paraîtrait bien plus encore si elle avait été témoin de la « maligne joie » dont César a eu tant de peine à se défendre en se voyant délivré de son rival. La Rochefoucauld écrira plus tard : « Il y a souvent plus d'orgueil que de bonté à plaindre les malheurs de nos ennemis : c'est pour faire sentir que nous sommes au-dessus d'eux que nous leur donnons des marques de compassion. » (Maximes, 463.) Du reste, Cornélie va insister sur cette idée de l'intérêt partout présent.
1539. On court à le venger; en général, courir à est suivi d'un substantif; on trouve cependant, au xvne siècle, dans la poésie et dans la prose, plusieurs exemples de cette construction remarquable.
Si je ne puis fléchir, je cours à me venger. (Andromède, 1446.)
Ir>ï2. Croître est ici pour accroître, comme au v. 1002.
1544. Sur cette construction de le, voyez la note du v. 404 et le v. 1756.
1545. Laisse lieu de douter, donne une raison pour douter; voyez le v. 1927 de Polyeucte.
15 17. J'our grand qu'en soit le prix, quelque grand qu'en soit le prix. 11 faut regretter ce tour si vif, que le tour adopté aujourd'hui remplace mal. Pour grands que sont les rois, ils sont ce que nous sommes. (Cid, 157.)
Son péril en rabat, c'est-à-dire le péril qu'il court lui-même rabat, diminue beaucoup du prix de cette vertu, car cette vertu serait plus éclatante si César n'avait pas à se défendre et à se venger en vengeant Pompée.
r>:>i. u Si Cornélie juge César si vertueux, si généreux, il semble qu'elle aurait dû BOuhaitar un peu moins sa mort. Elle ne paraît pas toujours d'accord avec elle-même ■• (Voltaire.) « C'est dans ces oppositions que consiste la beauté do son caractère : elle doit haïr César, mais elle ne peut se dispense* de l'estimer. » LPalissot.)
|ACTE V, SCÈNE II !o5
Et croire que nous seuls armons ce combattant, 1555
Parce qu'au point qu'il est j'en voudrais faire autant.