‹ Théâtre de Pierre CorneilleChapitre 15 sur 420 · Lettre du 17 janvier 1G · texte numérisé non relu

Lettre du 17 janvier 1G

I. Lettre du 15 mars 1680. C'est encore le v. 524, cité plus exactement.

« Le roi était hier fort en peine de Sa Majesté Britannique. Voilà une grande scène; nous sommes attentifs à la volonté des dieux,

Et nous voulons apprendre Ce qu'ils ont ordonné du beau-père et du gendre !. »

Ces parodies et ces réminiscences, qui ne sont pas les seules 2, suffisent à montrer à quel point le souvenir du drame cornélien vivait dans les mémoires, alors même que Racine régnait seul sur le théâtre.

On ne voit guère qu'un contemporain, l'abbé d'Aubignao, qui ait osé s'attaquer directement à Pompée; ce qui est remarquable, c'est qu'il y critiquait précisément ce que les autres y admiraient le plus, la belle délibération du premier acte, qui sert d'exposition à la pièce. Il est vrai que c'était pour l'opposer et la sacrifier à la délibération analogue de Cinna : « Celle d'Auguste a ravi tous les spectateurs, et celle de Ptolomée a passé pour une chose commune, ni bonne, ni mauvaise. » Selon lui, les délibérations qui se font par dessein sont particulièrement difficiles à traiter et ne doivent pas réaliser moins de six conditions essentielles : 1° le sujet en doit être grand ; 2° le motif en doit être pressant et nécessaire. A ces deux points de vue, d'Aubignac condamne la délibération de Pompée; mais cette condamnation est de celles auxquelles on se refuse à souscrire. Quel sujet plus grand, en effet, que celui qui met aux prises, non seulement César et Pompée, mais l'Europe et l'Afrique ? Quelle délibération plus solennelle que celle où s'agite le sort du monde ? Et, d'autre part, quel motif plus pressant que l'arrivée déjà connue de Pompée, que l'arrivée prochaine de César? — 3° Le raisonnement doit répondre à la grandeur du sujet. « C'est par là seulement que celle de Ptolomée n'a pas été absolument condamnée, car les raisonnements sont si forts que l'esprit est pleinement satisfait à mesure qu'il écoute ou qu'il lit, et je doute qu'un autre que M. Corneille eût pu la rendre supportable. » — 4° L'auteur dramatique ne doit jamais attendre la crise pour y introduire une délibération qui la refroidirait, mais aussi il ne doit jamais la placer au début de sa pièce « parce qu'il n'y a point encore de passion agitée sur laquelle la délibération

1. Lettre du 29 décembre 1688. C'est un souvenir du début de la première scène de Pompée.

2. Voyez, par exemple, une lettre datée de mars 1690, où le jeune marquis de Sévigné cite ironiquement des vers empruntés à la 3e scène du 4e acte.

puisse rouler ». Cette observation serait juste, si la délibération n'était qu'un brillant hors-d'œuvre et devait retarder l'exposition du sujet ; mais si elle se confond précisément avec cette exposition, comme au début de Pompée, n'est-elle point dramatique ? — 5° En tout cas, ces délibérations doivent être fort courtes, et d'Aubignac critique sous ce rapport celle de Cinna aussi bien que celle de Pompée, « un peu ennuyeuse ». A ce compte, il faudrait condamner tout Sertorins, dont la scène capitale est une délibération, plus longue encore que celle de Pompée, et dramatiquement moins nécessaire. Ces conversations politiques peuvent nous sembler aujourd'hui un peu froides ; elles le semblaient moins au lendemain de la mort de Richelieu, à la veille de la Fronde. — 6° Enfin, la délibération doit être étroitement liée au sujet, et l'intérêt de ceux qui délibèrent y doit clairement paraître à nos yeux *. Ici, nous ne comprenons plus d'Aubignac lorsqu'il soutient que les conseillers de Ptolomée n'ont aucun intérêt à l'issue du débat. L'intérêt de l'Egypte et de son roi serait-il donc distinct du leur ? Ce sont des politiques qui craignent d'être enveloppés dans le malheur du vaincu ; ce sont des opprimés qui se redressent, et frappent un des oppresseurs, en attendant qu'ils puissent frapper l'autre. La preuve que l'issue de ce conllit ne les laisse pas indifférents, c'est qu ils payeront de leur tête les conseils dont le roi se sera inspiré.

Rares au xvne siècle, les critiques se multiplient au xvnr9. Comment s'en étonner ? deux raisons suffisent à expliquer pourquoi Corneille a été moins bien compris à ce moment: d'abord, à mesure qu'on s'éloignait de l'époque troublée, mais sérieuse jusqu'en ses folies, qui était le cadre naturel du drame cornélien , on se laissait moins séduire aux beautés graves, à l'allure majestueuse, mais un peu lente, de la tragédie, historique et politique ; on voulait plus de passion, de rapidité, de vie extérieure ; puis, l'école de critique qui domina le siècle et dont Voltaire était le chef reconnu, ne concevais la tragédie classique que sous la forme de la tragédie racinienne. Délaies critiques, souvent injustes, de Vauvenars et de Laharpe, disciples de Voltaire. Avant eux, l'abbé Du Boa ;ivait refusé h Pompée jusqu'au nom de tragédie; il est vrai qu'il n'était pas loin de le refuser égalemenl au Ci I : « Nous avons deux tragédies du grand Corneille donl la conduite et la plupart des caractères sont, très défectueux : le Cid et la Mort de Pompée. On pourrait même disputer a cette

\. Pratique du théâtre (16W), IV, 4.

dernière le titre de tragédie *. » En défendant les caractères, les frères Parfaict avouent pourtant que le style est trop pompeux, et que même le début est plus épique que tragique. Cette critique, juste en elle-même, l'école de Voltaire l'amplifia au delà de toute mesure. En vain pour intéresser le solitaire de Ferney à l'infortune de la petite-nièce de Corneille, Lebrun évoquait l'ombre du grand tragique et lui faisait dire, dans une éloquente prosopopée :

Rends ton malheur auguste et fais rougir le sort. La sublime vertu ne peut être avilie;

L'àme de Cornélie Sut braver les revers, et César, et la mort 2.

Voltaire s'empressait d'adopter « Cornélie-Chiffon », et, pour la doter, publiait une édition de Corneille où la vraie Cornélie n'est pas toujours respectée. Encore y donnait-on, à peu près intact, le texte du poète ; mais que dire des éditions postérieures où Troncbin se croira le droit d'élaguer les scènes de Pompée qu'il jugera disparates et froides, où Delisle et Audibert, ces malfaiteurs déjà signalés à l'indignation publique dans notre introduction de Polyeucte, se permettront de refaire un grand nombre des vers de Corneille sans se soucier même de donner la correction aux vers qu'ils y substituaient ? Que dire de l'étrange jugement de M. J. Chénier, qui voyait en Pompée une tragédie faite pour des esclaves et des femmelettes ? Aucune pièce, tout au contraire, n'est plus digne dêtre estimée par les femmes qui se croient faites pour autre chose que l'amour. C'est Geoffroy qui l'observe 3. Mais la réaction dont Geoffroy se faisait l'interprète un peu pédantesque venait tard; déjà le siècle était fini, et déjà l'étranger s'était approprié les critiques formulées par les Français. Schlegel ne sera guère que l'écho de Voltaire lorsqu'il écrira ces lignes si dures : « Parmi les pièces où Corneille a peint le caractère de l'esprit public chez les anciens Romains, on distingue surtout la Mort de Pompée. Cette tragédie offre des morceaux très frappants, mais en tout il y a plus de pompe que de véritable grandeur, et les hyperboles de Lucain ne s'y reconnaissent que trop. Ce sont des airs de bravoure, des morceaux de rhétorique, faiblement liés entre eux par le fil d'une intrigue mal nouée 4. »

1. Réflexions critiques sur la poésie et ia peinture, I (1719).

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