ACTE I, SCÈNE IV
\ n'en sait pas le nom, mais j'en prendrai souci. 200
DORANTE
Se te mets point, Cliton, en peine de l'apprendra elle qui m'a parlé, eelle qui m'a su prendre, 3'est Lucrèce, ce l'est sans aucun contredit; 5a beauté m'en assure, et mon cœur me le dit.
Quoique mon sentiment doive respect au vôtre, 205
La plus belle des deux, je crois que ce soit l'autre.
DORANTE
Quoi! celle qui s'est tue, et qui dans nos propos N'a jamais eu l'esprit de mêler quatre mots?
CLïTON.
Monsieur, quand une femme a le don de se taire,
Elle a des qualités au-ilessus du vulgaire; 210
C'est un elïort du ciel qu'on a peine à trouver:
Sans un petit miracle il ne peut l'achever;
Et la nature souffre extrême violence
Lorsqu'il en fait d'humeur à garder le silence.
Pour moi, jamais l'amour n'inquiète mes nuits; 215
Et, quand ie cœur m'en dit, j'en prends par où je puis.
I 203. Sans contredit, sans qu'on puisse contredire, forme aujourd'hui une locution adverbiale qui n'admettrait plus l'intercalation du mot aucun; mais contredit était alors un substantif, très usité comme terme de procédure, et que M. Littre traduit par : écritures que fournit une partie contre la production de l'autre, réponse à son dire. Par extension, contredit a signifié contradiction, opposition, réponse: « Valérius fut esleu sans aucun contredit. » (Amyot, Publicola, 12.)
Je sais ce qu'il m'a dit Et ne veux plus du tout souffrir de contredit. (Galerie du Palais, 13i8.)
206. « Je crois que ce soit est une faute de grammaire, du temps même de Corneille: Je crois étant une chose positive, exige l'indicatif. » (Voltaire.)
II faut remarquer pourtant que les exemples de ce tour, aujourd'hui incorrect ■ont nombreux chez Corneille et aussi chez ses contemporains :
J'aurais cru qu'Aristie ici réfugiée
Par un reste (l'amour l'a t tir t un ces lieux. (Sertorius, 155.)
Je croyais enfin que, changeant mon servage. Ce crue ennnmi m'eût chaise de visage. (Rotrou. la Sœur, II. i.) Tu crois donc que mon cœur ait avoué ma bouche? (Id., Sosies, III, h.)
Î09. Var. Ah! depuis qu'une femme a le don de se taire, Elle a des qualités au-dessus du vulgaire. Cette perfection est rare et nous pouvons L'appeler un miracle, aa siècle où nous vivons, Pui» u'à l'ordre commun le ciel l'ait violence, La formant compatible aveci|U b le silence. Moi, je n'ai point d'iinour en l'état où je suis... (1644-1656.)
216. Voltaire critique assez justement ces giossièretés de langage et ajoute: « Ce n'est point ainsi que Térence fait parler ses valets. » Il est certain que le poète espagnol lui-même est ici plus délicat. Au reste, pour l'ensemble, Corneille, ici encore, se résigne à imiter. Le valet de Garcia, Tristan, lui rnppi rte les mêmes renseignements sur les dames qu'il vient d'entrevoir, et la méprisa
t2 LE MENTEUR
Mais, naturellement, femme qui se peut taire
A sur moi tel pouvoir et tel droit de me plaire,
Qu'eût-elle en vrai magot tout le corps fagoté,
Je lui voudrais donner le prix de la beauté. 220
C'est elle assurément qui s'appelle Lucrèce;
Cherchez un autre nom pour l'objet qui vous blesse.
Ce n'est point là le sien: celle qui n'a dit mot,
Monsieur, c'est la plus belle, ou je ne suis qu'un sot.
DORANTE
Je t'en crois sans jurer avec tes incartades. 225
Mais voici les r lus chers de mes vieux camarades; Ils semblent étonnés, à voir leur action.