‹ Théâtre de Pierre CorneilleChapitre 284 sur 420 · Epigrammes, livre I · texte numérisé non relu

Epigrammes, livre I

Au grand Corneille il a fait avanie ; Mais, à vrai dire, on riait aux éclats De voir ce nain mesurer un Atlas, Et, redoublant ses efforts de pygmée, Burlcsquement roidir ses petits bras Pour étouffer si haute renommée.

Nous n'oserions appliquer celte épigramme à Voltaire. Si La Harpe est petit — et peut-être en ces dernières années l'at-on fait plus petit encore qu'il ne l'est — Voltaire est grand. La so-iété moderne lui doit trop pour ne pas le respecter, même en ses faiblesses : pendant qu'il s'efforçait de diminuer Corneille, ne poursuivait-il pas la réhabilitation de Calas? II a l'intelligence très étendue, le goût très fin, et semble réunir les qualités les plus éminentes du critique; mais il y a des choses qu'il ne peut comprendre; s'il les comprenait — M. Havet l'a dit avant nous1 — il ne serait plus Voltaire. Cet esprit d'une prodigieuse activité, qui a l'ambition de tout embrasser, mais qui ne réussit pas en tout également, s'allie au caractère le plus personnel qui se puisse voir; il juge tout d'après lui-même et condamne impitoyablement tout ce qui s'écarte de ses idées systématiques. Chose curieuse! cet écrivain si délicat et si îé^er manque à certains moments ici de délicatesse et de légèreté; lui même semble le deviner : «Je travaille sur Pierre, écrit-il, jo commente, je suis lourd2 ,... je me sens déjà toute la pesanteur d'un commentateur. » — « Il retourne et déguise en prose, dit Sainte-Beuve, ces phrases allières et sonores qui vont si bien à l'allure des héros, et il se demande si c'est là écrire et parler français . Il appelle grossièrement solécisme ce qu'il devrait qua-

1. m Je ne comprends môme pas, quant à moi, dit M. Havet, quo dans les éditions de Corneille on condamne le vieux poète à traîner à son pied, pour ainsi dire, le Commentaire do Voltaire tout entier. » [Elude tur lis Pe»s Pascal, en tèto de l'édition Delagrave.) Couverts par l'autorité, universellement reconnue, de M. Havet, nous avons supprimé ou tout au moins abrégé une partio des Rcinari/wa sur Rodogune; mais nous n'avons pas cru devoii fairo entièrement disparaître N'ost-il pas curieux, après tout, do voir comment Voltaire a jugé Corneille ot de saisir sur lo fait la différence des doux géi Parmi ces observations, quelques-unes sont des leçons de bon sens et d style qu'il faut respecter; beaucoup sont de misérables chicanes grammaticales, qu'il est utilo oncoro do réfuter, pour faire pénétrer plus avant l'élève dans la connaissance de la langue française. C'est dans cetto mesure, il non»

blo, qu'il est permis du se soustraire et do soustraire Corneillo à une servi" tudo trop Longtemps subio.

2. Lettre àd'Argental, 28 septembre 17G1; — à Mme du Dufiuud, tembre 1701,

lifier d'idiotisme, et qui manque si complètement à la langue étroite, symétrique, éeourtée du xvme siècle1.»

Ajoutez qu'à cette rigueur de pédagogue Voltaire joint souvent l'étourderie d'un écolier. A propos de son commentaire sur Corneille, il l'avouait à d'Alembert : «J'écris vite et je corrige de même. » Que ne s'est-il corrigé moins à la hâte! Il nous aurait épargné plus d'une surprise et se serait épargné plus d'une méprise à lui-môme. \ïn vain d'Alembert et l'Académie jugeaient qu'il dépassait la mesure; il répondait, avec une sincérité chaleureuse qui nous confond :

« Le nom de Zoï'le me pique; il est très injuste. Je vais "ud^là des bornes quand je loue Corneille et en deçà quand je le critique. Je crois d'ailleurs faire un ouvrage très utile, et que la omparaison des pièces de Shakespeare et Calderon avec Corneille, sur des sujets à peu près semblables, est un grand éloge »our Pierre et un service à la littérature. Je ne me relâcherai

n rien parce que je suis sur que j'ai raison La gloire de

Corneille est en sûreté... Il est vrai que Corneille est pour moi un auteur sacré; mais je ressemble au père Simon, à qui l'arhevèque de Paris demandait à quoi il s'occupait pour mériter d'être fait prêtre : « Monseigneur, répondit-il, je critique la Bible.» ..On me trouve un peu insolent et je pense que vous me trouvez jien discret; car, entre nous, je n'ai pas relevé la cinquième artie des fautes; il ne faut point découvrir la turpitude de son ière. Je crois en avoir dit assez pour être utile; si j'en avais dit lavantage. j'aurais pas^é pour un méchant homme. Quoi qu'il en soit, j'ai marié deux filles (M"e Corneille et MlleDupuits,sa belleœur), pour avoir critiqué des vers. Scaliger et Saumaise n'en )nt pas tant fait... Les fanatiques de Corneille n'y trouveront jeut-être pas leur compte; mais je fais plus de cas du bon goût. \ue de leur suffrage. J'ai tout examiné sans passion et sans inérèt, j'ai toujours dit ce que j'ai pensé, et je ne connais aucun ?as dans lequel il failledire ce qu'on ne pense point... Nous travaillons pour le nom de Corneille, pour l'Académie, pour la iance2. »

Comment n'être pas convaincu par un ton si naturel, par ant de protestations indignées ou naïves? Bornons-nous donc à

H. Portivils UUcraires, I ; Nouveaux Lundis, VII.

2. Lettres au président Hénault, 25 juin 17G1 ; à Damilaville, 26 mars 1704;

- a d'Alembert, 12 juillet 1762 et mai 1761. Voyez aussi les lettres à divers es 15, 16 août et 25 décembre 1761; du 24 mai 1762; des 2 avril, 25 août, G décembre 1703 ; du 6 janvier 1701 ; 12 avril et 9 mai 1764, etc.

regretter que Voltaire ait cru devoir ce cadeau de noces à MMeCorneille, qu'il avait généreusement recueillie. La nièce en fut enrichie sans doute; mais l'oncle ne risquait-il pas d'en être appauvri ?

Du moins, il semble que le commentateur va faire un choix, et opposer aux tragédies de la décadence les tragédies de l'âge mûr, si pleines de force et d'éclat. Il y songeait, lorsque, désireux d'entreprendre, au nom de l'Académie, l'édition des œuvres de Corneille, il écrivait à Duclos, secrétaire perpétuel, et à Mnic du Deiïand1 : « Faudra-t-il des notes sur Agesilas et sur Attila, comme swvCinna et sur Rodogime?... C'est une entreprise lerrib'e que de discuter China et Agêsilas, Rodogime et Attila, le Cid et Perlkarile. » C'était mettre Rodogime, Cinna et le Cid sur le même rang. Et pourtant, si l'on en croit les Remarques, tout est plat, incorrect, monstrueux dans cette môme Rodogime, à l'exception du cinquième acte, lin révisant ce jugement par trop sommaire, nous en appelons de Voltaire à Voltaire luimême. iMalgré la hâte un peu fébrile avec laquelle il se délivra de ce travail importun, il en était satisfait; ce sont les Remarques sur Rodogime qu'il recommandait à l'attention du cardinal de Bernis, de Duclos et de La Harpe : «Voyez, je vous prie, si je suis un âne dans l'examen de Rodogime. Vous me trouverez bien sévère; mais je vous renvoie à la petite apologie que je fais de celte sévérité à la fin de l'examen. Ma vocation est de dire ce que je pense, fariqaœ senliam, et le théâtre n'e-t pas de ces sujets sur lesquels il faille ménager la faiblesse, les préjugés et l'autorité. Je vous demande en grâce de consacrer deux ou trois heures à voir en quoi j'ai raison et en quoi j'ai tort... Avez-vou-, monseigneur, daigné recommencer Rodogime, que j'eus l'honneur d'envoyer à Votre Éminencc, il y a un mois? Vous avez pu \ous faire lire le commentaire en tenant la pièce; c'est un amusement. Dite-moi donc quand j'ai raison et quand j'ai tort;c'es( aussi un amusement... M. le cardinal de Bernis a présentement entre les mains mes doutes sur Rodogime et je vous les enverrai, dès qu'il me les aura rendus. Encore une l'ois, il s'agit d'avoir toujours raison, et je ne peux demander trop de conseil?.., Vous trouverez sans doute les commentaires sur Rodogime un peu sévères; mais il faut de la vérité. J'ai soin de mettre à I?

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