‹ Théâtre de Pierre CorneilleChapitre 285 sur 420 · Lettre» des LO avril et l.s août · texte numérisé non relu

Lettre» des LO avril et l.s août

S Lettres du 88 décembre 1761, de» 2 octgbre, 26 janvier et du 7 février 178»

du 25 mai 1704.

tète et à la fin'de chaque commentaire une demi-once d'encens pour Corneille, mais, dans les remarques, je ne connais personne; ie ne songe qu'à être utile... J'ai dit ce que tout homme de goût se dit à lui-même quand il lit Corneille ; n'est-il pas vrai que le grand tragique ne se rencontre que dans la dernière scène de Rodogune? Mais ce sublime, sur quoi est-il fondé? sur quatre actes bien défectueux. Pourquoi Racine a-t-il été si parfait •ans pourtant faire aucun tableau qui approche de la dernière icène de Rodogune? C'est que le goût joint au génie ne produit jamais rien de mauvais. »

La permission que Voltaire donnait au cardinal de Bernis et à Duclos, nous en userons nous-mêmes, dès maintenant; car le commentateur moderne n'a pas seulement à entrer, à la suite de Voltaire, dans les querelles grammaticales où il se complaît — et c'est un médiocre « amusement », — il doit faire justice tout d'abord de certaines insinuations d'une portée plus générale. La préface mise par Voltaire en tête de Rodogune est une des pièces nécessaires de cette enquête : nous la reproduisons donc ici :

a Rodogune ne ressemble pas plus à Pompée que Pompée à China et Cinna au Cid. C'est cette variété qui caractérise le vrai génie. Le sujet en est aussi erand et aussi terrible que celui de Théodore est bizarre et impraticable.

« Il y eut la même rivalité entre cette Rodogune et celle de Gilbert qu'on vit depuis entre la Phèdre de Racine et celle de Pradon. La pièce de Gilbert fut jouée quelques mois avant celle de Corneille, en I6451; elle mourut dès sa naissance, malgré la protection de Monsieur, fils de Louis XIII, et lieutenant général du royaume, à qui Gilbert, résident de la reine Christine, la dédia. La reine deSuède et lepremier prince de France ne soutinrent pointée mauvais ouvrage, comme depuis l'hôtel de Bouillon et l'hôtel de Nevers soulinrent la Phèdre de Pradon.

« En vain le résident présente à Son Altesse royale, dansson épître dédicatoire, la généreuse Rodogune, femme et mère îles deux plus grands monarques de l'Asie2; en vain compare-

1. Voltaire se trompe; les deux pièces ont été représentées en 1644.

2. « Quoique l'achevé d'imprimer de son ouvrage soit du «treizième février 1G4C, » et fort postérieur par conséquent à la représentation de la pièce de Corneille, il ne dit pas un mot de celle-ci, et fait seulement dans sa dédicace à Gaston d'Orléans une allusion évidente, quoique détournée, à la différence du caractère de la reine mère dans les deux pièces : « Cette héroïne, monseigneur, qui demande aujourd'hui votre protection , est celle-là même dont les héro

t-il cotte Rodogune à Monsieur, qui cependant ne lui ressem- )hiit en rien. Ce mauvais ouvrage fut oublié du protecteur et du ' ublic.

a Le privilège du résident pour sa Rodogune est du 8 janvier 1646; elle fut imprimée en février 1647. Le privilège de Corneille est du 13 avril 16't6, et sa Rodogune ne fut imprimée qu'au 30 janvier 1647. Ainsi la Rodogune de Corneille ne parut sur le papier qu'un an, ou environ, après les représentations da la pièce de Gilbert, c'est-à-dire un an après que cette pièce n'existait plus.

« Ce qui est étrange, c'est qu'on retrouve dans les deux tragédies précisément les mômes situations, et souvent les mômes sentiments que ces situations amènent. Le cinquième acte est différent; il est terrible et pathétique dans Corneille. Gilbert crut rendre sa pièce intéressante en rendant le dénoûment heureux; et il en fit l'acte le plus froid et le plus insipide qu'on pût mettre sur le théâtre.

« On peut encore remarquer que Ltodoguoe joue dans la pièce de Gilbert le lôle que Corneille donne à < léopàtre, et que Gilbert a falsifié l'histoire.

« Il est étrange que Corneille, dans sa préface, ne parle point d'une ressemblance si frappante. Bernard de Fontenclle, dans la vie de Corneille, son oncle, nous dit que Corneille ayant l'ail confidence du plan de sa pièce à un ami, cet ami indiscret donna le plan au résident, qui, contre le droit des gens, vola Corneille. Ce trait est peu vraisemblable. Rarement un homme revôtu d'un

venaient jadis implorer la grâce. Pour vous persuader do lui accorder la faveur qu'elle vous demande, elle vous assure qu'elle n'a jamais eu la pensée de tremper ses mains dans le sang de son mari, ni dans celui do son iils ; que si elle eût eu des sentiments si barbares et si contraires aux inclinations de Votre Altesse royale, elle n'eût jamais osé se présenter devant elle, et elle n'eût pas eu assoi d'audace [mur demander à la vertu la protection du vice.» Ce passage curieuç, que M. Vlguier n'a pas cité, est cependant très propre à confirmer une conjecture fort ingénieuse qu'il propose dans ses Anecdotes liltéraiies sw Piètre C'orneille : « Anne d'Autriche, dit-il, était susceptible, scrupuleuse, romanesque emportée, et sa position de régente, tutrice du jeune roi et de son frère, était fort délicate, ainsi que celle de (iaston, si incertain de ses dr< its et de sesdcvWs Comme lieutenant généra) du royaume. Or l • bruit COUrail choi Monsieur le Prince ut partout qu'une héro'ine nouvelle de Corneille allait faire voir mit la scène uno reine régente( mère de deux princes, bpmicide, par ambition, do son mari et de

108 deuS Blli LQ duc d'Orléans devait assez bien fane sa cour à la ré^'uto en commandant au poète (iillmit uno autre reine mère que celle do Corneille. • (l'rcfucc de l'idilion Ucynier.)

emploi public se déshonore et se rend ridicule pour si peu de chose. Tous les mémoires du temps en auraient parié ; ce larcin aurait été une chose publique.

« On parle d'un ancien roman du Rodogune; je ne l'ai pas vu: c'est, dit-on, une brochure in-8°, imprimée chez Sommaville, qui servit également au grand auteur et au mauvais. Corneille embellit le roman, et Gilbert le gâta. Le style nuisit aussi beaucoup à Gilbert ; car, malgré les inégalités de Corneille, il y eut autant de différence entre ses vers et ceux de ses contemporains ju.-qu'à Racine, qu'entre le pinceau de Michel-Ange et la brosse dfs barbouilleurs.

« Il y a un autre roman de Rodogune, en deux volumes; mais il ne fut imprimé qu'en '1668 ; il est très rare et presque oublié; le premier l'est entièrement. »

Imagine-t-on un art plus consommé de mêler aux éloges les réticences perfides, et d'insinuer, sans y penser, pour ainsi dire et en se jouant, que Corneille pourrait bien être un plagiaire? Jadis, Voltaire avait affirmé que le copiste de Corneille, Diamante, avait été copié par Corneille, dont le Cid est antérieur de trente-cinq ans à El Honrador de su padre (celui qui honore son père). Plus tard, il prendra la peine de traduire d'un bout à l'autre une assez piètre féerie de Calderon, En esta vida todo es verdad y todo mentira (En cette vie tout est vérité et mensonge), pour se donner ensuite le plaisir d'y comparer YHéraclius de Corneille. Or Hëraclius est de 1647, et la pièce de Calderon de 1684. Qui donc sortait diminué de ce rapprochement au moins inutile? Corneille, dont le génie original était une fois de plus mis en pleine lumière, ou Voltaire, dont les grossiers contresens prêtaient à rire 1 ?

Ici, point d'affirmation téméraire, point d'accusation directe. C'est à peine si. négligemment, à la fin de sa préface, dans une sorte de post-scriplum, Voltaire signale l'existence d'un vieux roman, qu'il n'a pas vu, et qui, « dit-on », connu à la fois de Corneille et de Gilbert, fut imité par l'un et lautre. Voyons à quoi se réduisent ces on-dit mystérieux, ces petits commérages d'un grand homme.

Tout d'abord, un des romans dont parle Voltaire doit êtr.3

1. Voy. la France, l'Espagne et l'Italie au XVIIe siècle, de Philareta Chasles. Dans un article exact et chaleureux du Journal officiel, M. Alphonse Daudet a justifié Corneille plagiaire.

8 RODOGTJNE.

de son aveu môme, écarté du débat. « On trouve à la Bibliothèque nationale, dit M. Marty-Laveaux, le roman de 4668; il est do format in-8° ; son titre exact est : Rodogune ou l'histoire du grand Aniiocus, à Paris, chez Es tienne Loyson. L'Avis au lecteur est signé : d'Aiguë d'Iffremont. Il paraîtrait difficile que cet auteur n'eût pas connu, lui, le prétendu roman, publié avant le sien chez Sommaville, s'il eût réellement existé. Bien loin toutefois de regarder Corneille comme ayant profité d'un sujet dont quelque contemporain lui avait suggéré l'idée, il lui en attribue l'honneur : « Le nom que j'ai donné à tout l'ouvrage, dit-il, n'est pas inconnu en France. Ce fameux poète qui a porte si haut la gloire des muses françaises, et qui les fait aller de pair avec les grecques et les latines; ce grand hoime qui nous a tantôt représenté sur le théâtre toutes les passions, et de la manière la plus forte, la plus touchante et la plus riche que l'esprit humain puisse imaginer; enfin. l'illustre M de Corneille en a fait une tragédie que j'appellerois la plus achevée de toutes les pièces que nous avons de lui, s'il y avoit quelque chose à souhaiter dans les autres, et s'il n'étoit toujours également admirable en tous ses ouvrages. Tout le monde a vu sa Rodogune; mais encore que ce soit ici le môme nom et. la même héroïne, ce n'est pourtant pas la même chose; et comme il a découvert lui-môme ce qu'il avoit changé de l'histoire, quelque respect que j'aye pour ses fictions merveilleuses, je n'ai pas cru être obligé de m'en servir. »

Reste Yancien roman, dont l'existence et la disparition supposent toute une série d'invraisemblances fabuleuses. Il faut admettre en effet : 1° que ce roman n'est pas si ancien, puisqu'il a été publié chez Sommavile ; 2° qu'il est cependant antérieur à Rodogune, et que personne, sauf Gilbert et Corneille, ne le connaissait, puisque personne au xvne siècle n'a songé à les accuser de;ce piai^iat ; 3° qu'après avoir passé par les mains de Corneille et de Gilbert, il s'évanouit miraculeusement, et n'eut plu9 qu'une existence latente, encore soupçonnée, mais non pas, hélas ! consultée par' Voltaire au xviii* siècle; 4° qu'il a échappé, par une fatalité vraiment inexplicable, non seulement alors aux recherches Bincèresel patientes de Voltaire, mais encore depuis aux fouilles obstinées i\o> érudits naïfs qui ont pris le mot d< Voltaire au sérieux et ont voulu voir ce qu'il n'avait pas vu. A la vérité, Geoffroy nous assure i qu'il a été plus heureux que

1. Coure de littérature dramatique,!.— Dans la préface, si compléta poiil

tous les autres; mais Geoffroy parle évidemment du roman de 1G68, bien qu'il justifie Corneille d'avoir tiré d'un mauvais ouvrage une belle tragédie; autrement, Ton ne comprendrait guère qu'il se soit borné à cette mention sèche, et ne nous ait pas dit un seul mot d'un livre si précieux, demeuré si insaisissable avant et après lui.

Voilà bien des étrange tés. Que sera-ce, si nous ajoutons que le chansonnier Laujon avait découvert, lui aus^i, son roman de Rodogune, non plus le roman français édité chez Sommaville, mais un roman latin, écrit par un moine du moyen âge? Trop de romans, en vérité! Cette découverte, dont il a eu la cruaulj de nous priver, fut môme son seul titre au choix de l'Académie française. Laujon avait quatre-vingt-trois ans 1, et l'abbé Delille, qui l'appuyait, invoquait en sa faveur son grand âge. « Nous savons où il va, disait-il, laissons-le passer par l'Institut. » On lui devait bien ceia. N'avait-il»pas, à force d'héroïque fermeté, prévenu un crime de lèse-majesté cornélienne? N'avait-il pas sauvé la gloire de Corneille, en refusant de communiquer le précieux ouvrage à Voltaire, dont les intentions lui étaient suspectes, en aimant mieux anéantir la pièce accusatrice que ternir le pur renom du grand tragique ? Avec quelle noble fierté, avec quelle émotion communicative le chansonnier rappelait ce trait généreux ! et quel beau sujet de tableau classique : Laujon refusant les présents de Voltaire!

Delille, ce jour-là, fut dupe; que ne répondait-il, avec un sourire de malicieuse bonhomie : « Chansons que tout cela, monsieur le chansonnier! Vous avez voué, dites-vous, un culte à Corneille; il n'y paraît guère. Est-ce la vraie façon d'admirer les grands hommes, que de faire la nuit autour de leurs œuvres? Est-ce la vraie façon de les défendre contre leurs détracteurs, que jeter au feu les documents dont la seule vue prouverait

tant, sur ce point, de la collection Régnier, ce curieux témoignage de Geoffroy n'a p;is été recueilli. Peut-être Geoffroy a-t-il cru avoir entre les mains une réimpression de l'ancien roman.

1. Né en 11Z1, Pierre Laujon mourut en 1811 ; à l'Académie il succédait à Portalis, à peu près comme il avait succédé cà Gentil-Bernard dans sa charge de secrétaire des drag >ns. Protégé de Mme de pompadour, secrétaire des commandements du duc de Clcrmont, puis du duc de Bourbon, habile organisateur des fêtes de Chantilly, il fut ruiné par la Révolution. On a de lui trois volumes de chansons, des pastorales et des opéras , dont les plus connus sont DaphnU et Cliloc et l'Amoureux de quinze ans ou la Double Fête. La Harpe l'appelle assez dédaigneusement » bel esprit de société, chansonnior de table». Tous ses mentes pourraient se résumer en ce titre : il fut membre du Caveau.

l'inanité des accusations et justifierait la sincérité de l'accusé? Croyez-moi, il n'eût pas eu peur de la vérité, ce Corneille, si fièrement mo leste, qui prend soin de nous montrer du doigt les moindres sources où il a puisé; la comparaison l'aurait grandi. Si vieux que fût votre moine, le vieux Corneille eût semblé le créateur, et lui le copiste. Mais je fui trouve quelque vague parenté avec ces moines du pèrcHardouin qui, à l'entendre, ont composé autrefois, dans leurs doctes loisirs, les écrits faussement attribués à Homère et à Virgile, à Horace et à Platon. Il ne m'aurait pis déplu de le mieux connaître; car enfin du mémo coup vous avez fait deux victimes, et ce bon moine, qui aurait eu la gloire d'avoir servi demolèle à Corneille, et Corneille luimême, sur qui vous laissez pe-er un éternel soupçon de plagiat. Mieux eût valu garder le silence, et dans l'intérêt de Corneille et dans le vôtre : vos chansons ne vous sembl .lient-elles donc pas un litre suffisant au fauteuil académique I »

laissons ces romans, et venons à un débat plus sérieux. Ici du moins, nous nous trouvons en face d'un nom précis et d'une œuvre réelle. Quel est ce Gilbert, dont la pièce, antérieure de quelques mois à celle de Corneille, avait, selon Voltaire, une ressemblance si étrange avec notre Ro do g une ?

C'est une sorte de Maître Jacques de la littérature, auteur dramatique et diplomate à volonté, qui fut toute sa vie pauvre d'invention et pauvre d'argent, mais ne manqua pas d'intelligence : car ses biographes 1 s'accordent à louer en lui, non seulement la correction et la simplicité de son style, qualités rares, au tempâ où il écrivit, mais son adresse à choisir ses sujets, dont plus d'un fut repris après lui par de plus grands écrivains. Sa Philoclée (d'autres disent son Téléphonie) eut l'honneur d'être représentée en 1GG2 par les doux troupes royale-, et plus tard, dit on, d'inspirer Mérope. On voit que Voltaire avait ses raisons pour ne pas trop dédaigner co poète ; avant lui, Racine

1. Nous avons surtout COOSUtté, BVOC los notes do l'édition Régnier, lo Dieliminaire Moreri et i.i Biographie universelle de Michaud, Parmi les autres oeuvres de Gilbert, citons, aveo une traduction des Psaumes en vers, avec un Art <!<. plaire, imité d'Ovide, des tragédies : Simlratnti, Arli et Pétus, Théagène, Léandu il llno; des tragi-oomédies et dos pastorales: (m Amours </<■ Diane et d'Endymlon, Creiphonte, lei Amants d'Ovide, 1rs Amours d'Angélique tl de êtédor, le ( ourtisan parfait, lei fntriguei amouteuuê, comédie ; lei Peinent les Plaittrt de r Amour, opéra. Les seules pièces intérieures à Jiodogune sont Marguerite i't France el Philoclée. Gilbert était né ù Paris,

avait lu. non sans profit, Hippolyte ou le Garçon insensible 1 GiG). Le trait laineux :

C'est toi qui Tas nommé !

vient d'Euripide à Racine en passant par Gilbert, et ce n'e-t pas, il le semble, le seul emprunt que l'auteur de Phèdre lui ait fait. « Il trouve bien au gite le gibier, dit Ménage de Gilbert, mais ce n'est pas pour lui qu'il le fait partir. » Chapelain, que la malheureuse fécondité de son ami n'efïraie pas, et qui ne trouve guère à lui reprocher que son orgueil, vante avec complaisance cet « e-prit délicat, duquel on a des odes, de petits poèmes et des pièces de tiéâtre, pleines de bons vers ». Par malheur, sur la liste des pensions, à la t.He de laquelle il s'in.-crivait lui-même sans fausse modestie, il oublia de mettre Gilbert. En vain celui-ci adressai t une ode à Mazarin; en vain, plus tard, dans Pépîlre dédicatoire de ses œuvres, il suppliait le roi de lui permettre d'écrire son histoire; toute sa vie il fut travaillé par la maladie de Panurge, par la maladie des gens de lettres. « faute d'argent ». Il fut trop heureux de trouver un refuge pour ses oermeres années chez Barthélémy Herwarth,1 près de Lambert, le musicien à la mode, et de Mignard, le P'intre fameux, dans l'appartement peut-être où le fils de Barthélémy recueillit plus tard La Fontaine. C'est là qu'il mourut obscurément vers 1675 ou 4 680; caria date de sa mort est aussi incertaine que celle de sa naissance.

Et voilà le grave personnage, voilà l'homme d'État qu'on voudrait opposer à Corneille! Car on fait un argument en sa faveur des fonctions officielles qu'il exerça. En 4 644, lorsqu'il écrivit sa Rodogune, n'était-il pas résident de la reine Christine à Paris? Voltaire se trompe : en 4 644, Gilbert n'est encore, à son grand regret, que secrétaire de la duchesse de Rohan. Plus tard, il devint secrétaire des commandements de Christine, qui l'appelait « mon beau génie », et se faisait accompagner à Rome par ce protestant; mais c'est seulement en 4 657, après l'abdication de la reine de Suède, qu'il devint son résident en France. La position n'avait rien de brillant, ce semble, puisqu'il la quitta si pauvre. Voltaire qui, sur la question de plagiat, tient la balance égale entre les auteurs des deux Rodogune, écrit pourtant cette

1 . Voyez sur les Herwarth un curieux mémoire de M. Dcpping : Un Banquier protestant en Frmce an XV II'1 siècle (18'ÎU).

phrase peu voltairienne : « M. Gilbert était résident de la reine Christine; jamais homme revêtu d'un emploi public ne commettrait une si mauvaise action. » Quelle invraisemblable ean-, deur ! « Ne vous semble-t-il pas, dit un critique dramatique voir le sourire du bonhomme de Ferney écrivant une phrase pareille, digne tout au plus du héros d'Henri Monnier? »

Que le plagiat soit moralement possible, Voltaire n'a pu sérieusement le nier. Observons, d'ailleurs, que Corneille est dans tout l'éclat de sa gloire, qu'il a produit la plupart de ses chefsd'œuvre. Gilbert, au contraire, n'a fait représenter que deux pièces; c'était un débutant vis-à-vis de l'auteur du Cid et $ Horace, de Cinna et de Polyeucte, de Pompée et du Menteur, illustre par tant de victoires. 11 est vrai que, dans une de ses pièces, dit-on, le cardinal de Richelieu avait daigné glisser quelques-uns de ses propres vers; grand honneur, dont Gilbert ne tira pas grand profit. Corneille faisait mieux : en dépit de Richelieu, il triomphait, « sans appui », sur le théâtre, et pouvait s'écrier fièrement :

Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée.

Lequel de ces deux hommes avait intérêt à copier l'autre? .Mais la pièce de Gilbert a été représentée quelques mois avant celle de Corneille? Ne voit-on pas précisément dans la précipitation avec laquelle fut conçue, écrite, jouée la fausse Rodogune, alors que depuis longtemps la Rodogunc véritable était annoncée et attendue, la fièvre malsaine d'un auteur, avide de bruit, qui s'empresse de jouir d'une bonne fortune plus ou moins légitime ? Mais Corneille ne laissa pas échapper un seul mot d'accusation ou de plainte? C'est qu'il ne voulait pas et ne pouvait pas se plaindre, à plus forte raison accuser. De la propriété littéraire on n'avait alors ni te mot ni la chose. A quoi le scandale eût-il servi? N'y a-t-il pas, aujourd'hui comme alors, des plagiats, cyniques au fond, habilement déguisés dans la forme, qui passent impunis, sinon inaperçus? Comparer la conduite des deux rivaux, si ce mot n'est pas un blasphème littéraire, c'est loi juger : tandis que Gilbert semble avoir hâte d'étaler aux yeui de tous son heureux larcin, Corneille ne se presse pas de livrei son œuvre au jugement souverain du public; sûr de l'avenir, il souffre avec patience les petites injustices du présent; il attend

1. m. Alphonse Daudet; Journal officiel : Corneille plagiaire,

et L3 tait. Certes, Voltaire, qui trouve encore « étrange » ce silence volontaire et digne, n'eût pas attendu et ne se fût pas tu. L'Europe tout entière aurait retenti de ses protestations passionnées; mais aussi Voltaire n'est pas Pierre Corneille, et, malgré tout son génie, il n'eût pas fait Rodogune.

Aucune preuve morale, on le voit, ne nous autorise à contester le témoignage très précis de Fontenelle1 : « Je ne crois pas, dit-il, devoir rappeler ici le souvenir d'une autre Rodogune que fit M. Gilbert sur le plan de celle de M. Corneille, qui fut trahi en cette occasion par quelque confident indiscret. Le public n'a que trop décidé entre ces deux pièces en oubliant parfaitement l'une. » Venant du neveu de Corneille, cette affirmation peut sembler suspecte; Gilbert se chargera lui-même d'en démontrer la parfaite vérité.

Une singularité tout extérieure nous frappe d'abord dans la Rodogune de Gilbert2. La Cléopàtre de Corneille y devient Rodogune, et Rodogune y devient Lydie. Pourquoi ces changements de noms, qui, comme l'observe Voltaire, falsifient l'histoire? Si les deux poètes avaient suivi le même modèle, cette différence si bizarre ne s'expliquerait pas. Elle ne s'expliquerait pas davantage si l'œuvre de Gilbert était originale, et directement tirée d'Appien, comme celie de Corneille; car pourquoi dénaturer à plaisir l'histoire, alors qu'il est si facile de la respecter, si dangereux d'assurer d'avance cette supériorité à son rival? Pourquoi les fils de la reine mère s'appellent-ils Darie et Artaxerce, et non, comme le veulent Appien et Corneille, Antio- ;chus et Séleucus? Ici, l'évidence d'une confidence indiscrète semble éclater. Très peu historien, le pauvre Gilbert eût fort idésiré emprunter à Corneille les noms de ses personnages aussi bien que le plan de sa pièce. Comment n'a-t-il pas réussi à pousser jusqu'au bout son larcin? Un passage de Y Avertissement de Corneille va nous l'expliquer : « Je confesse ingénument que ce poème devait plutôt porter le nom de Cléopàtre que de Rodogune; mais ce qui m'a fait en user ainsi a été la peur que j'ai eue qu'à ce nom le peuple ne se laissât préoccuper ;des idées de cette fameuse et dernière reine d'Egypte, et ne confondît cette reine de Syrie avec elle, s'il l'entendait prononcer. C'est pour cette même raison que j'ai évité de le mêler dans

1. OEuvrcs, t. III, p. 106. Le Dictionnaire portatif des théâtres donne la même explication que Fontenelle.

2. Nous en empruntons l'analyse à Y Histoire du Théâtre français, des frère? Parfait, t. VI

mes vers, n'ayant jamais fait parler de cotte seconde Médéc qu sous celui de la reine. » Cette obstination que met Corneille à ne jamais nommer ni Cléopâtre, ni même Antiochus et Séleucus par leurs noms, jette une certaine obscurité sur tout le début de sa tragédie; comment n'aurait-elle pas égaré Gilbert ou son^' confident? D'une part, ils savaient que la pièce porterait le titre j] de Rodogune; de l'autre, ils voyaient que la reine mère y jouait le principal rôle; la conclusion était naturelle, et c'est à la reine mère que Gilbert donna le nom de Rodogune; les autres personnages reçurent des noms de fantaisie. On objectera que Rodogune e-t nommée, en certains passages, sans méprise possible; mais d'abord elle ne l'est pas souvent; puis, il est peu probable que Gilbert ait eu connaissance de toutes les scènes; il est mémo certain qu'il n'a pas connu le cinquième acte. Sans doute, on lui a seulement indiqué les situations essentielles, sans entrer dans le détail : le titre, d'ailleurs, qui devait surtout le préoccuper, ne suffisait-il pas à rendre l'illusion facile?

Si l'on pénètre dans le détail des deux pièces, on se confirmera dans cette double idée : que Gilbert, de façon ou d'autre, n'a pas ignoré le plan d'ensemble de Corneille, et que seul c plan d'ensemble lui fut confié; car la marche de l'action estiden tique; le dessein général des scènes capitales diffère peu. En revanche, quelle différence pour le style ! Le fond appartient donc en propre à Corneille; la forme est, pour ainsi dire, l'apport personnel de Gilbert. Dans le corps des notes, nous avons introduit quelques passages de la Rodogune apocryphe (acte I, se. m; acte III, se. iv); que l'on compare, et que l'on juge!

A partir du cinquième acte, aucune comparaison n'est possible. « Kodogune1, qui veut faire périr Lydie, a donné ordn à Orontede lui amener cette infortunée princesse. Oronte revient avec Lydie et apprend à la reine que Darie, ayant voulu s'oppo ser ii son dessein, s'est précipité sur les gardes avec si peu d précaution qu'il est tombé mort d'un coup d'épée, où il s'e>t enferré. Rodogune regrette ce fils, qu'elle avait déclaré roi, et veut venger sa mort sur Lydie. Survient Artaxerce, qui. pat menaces, suspend la fureur de la reine. Darie, qui n'a reç qu'une légère blessure, vient chercher sa chère Lydie. Rodogune surprise de cet événement, change de caractère. Elle embraS

!. Histoire du Théâtre français, par les frères Parfait. Rodogune (Cléopâtro) est dans la pièce de Qilbert, veure du roi de Perse Hydaspe; Lydie (RodoRimeJ est fille du roi d'Arménie, Tigranei

Lydie, lui demande son amitié, l'unit avec Darie, et promet de marier Artaxerce avec la sœur de Lydie, qui a été faite prisonnière avec cette princesse. »

Faut-il s'étonner d'une erreur si complète? Geoffroy1 suppose qu'on aura mal expliqué à Gilbert le plan de la pièce; mais l'écart est trop grand pour que Ton puisse croire à une simple méprise. L'explication fournie par les dates est plus naturelle : si Corneille, malgré l'apparition prématurée de la pièce de Gilbert, attendit quelques mois pour faire représenter la sienne, c'est qu'il n'était pas prêt; si Gilbert, à son grand désespoir, croyezle bien, n'imita point le cinquième acte, comme il avait imité le quatrième, c'est que le cinquième acte n'était pas écrit et qu'il fallait à tout prix arriver avant Corneille. Il se pressa trop, et s'en trouva mal.

lin résumé, la fable d'un roman introuvable dont se seraient inspirés Corneille et Gilbert doit être rejetée bien loin, comme mensongère et absurde2. Cette autre fiction, Corneille plagiaire d un Gilbert, ne mérite pas môme l'honneur d'un examen; tout démontre, au contraire, qne Gilbert a copié Corneille, et la méprise, énigmatique autrement, sur le nom de Rodogune, et 1rs ressemblances de fond, et les différences de forme, et surtout ce piteux cinquième acte, maladroitement cousu à l'ensemble. Depuis un an, Corneille travaillait au plan de Rodogune; depuis un an, la société lettrée de Paris n'avait pas d'autre sujet d'entretien. La tradition veut môme que le grand Condé, 'ami de La Rochefoucauld et de Bo-suet, ait tenu à sVn faire instruire, et que, devant lui, Corneille l'ait exposé à l'hô'el de Rambouillet. Quoi qu'il en soit, il était assez vengé par l'accueil que fît le vrai public à la Rodogune de son plagiaire, et la mauvaise humeur de celui-ci se fait assez voir dans son épttre dédicatoire à Gaston d'Orléans. L'auteur de la seule Rodogune que la postérité veuille connaître n'eut pas la cruauté d'achever son adversaire A cette fantaisie dramatique, qui ne reposait sur rien, il se contenta d'opposer les solides fondements de son œuvre, sans même prendre la peine de faire ressortir le contraste entre l'histoire et le roman. « 11 imita, dit Geoffroy, ce cuisinier suisse qui, voyant qu'un chien lui avait enlevé une

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