Acte II, se. ij
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elle la délivre d'un souci présent; acceptée, d'une crainte se rieuse pour l'avenir.
Quant à l'amour d'Antiochus et de Séleucus pour Rodogune, elle l'ignoré c( doit l'ignorer. Eux-mêmes, il y a un moment à peine, n'osaient se l'avouer. Un amour si timide, si bien caché aux yeux de tous, surtout de l'ennemie de Rodogune, se laisse d'autant moins soupçonner qu'il est plus récent et plus soudain : les princes ont à peine eu le temps d'entrevoir Rodogune, naguère encore prisonnière de Cléopâtre; et comment s'imaginer qu'en si peu de jours ils aient pu s'éprendre de la fiancée de leur père, de la rivale détestée de leur mère, d'une princesse étrangère que les Parthes imposentà la Syrie? Aucun d'eux ne sait si elle lui est destinée, mais tous deux savent que l'union de la reine des Parthes avec le roi des Syriens sera contrainte, que la politique et la nécessité seules l'ont faitaccepter, et le charme en doit être singulièrement affaibli à leurs yeux. Ainsi du moins raisonne Cieopâtrc, qui prête aux autres ses propres sentiments. Comme le pouvoir, même acquis par le crime, est tout pour elle, elle ne conçoit pas que pour d'autres, acheté à ce prix, il puisse n'être rien. Fùt-elle instruite de l'amour des princes, elle ne reculerait pas et ne désespérerait pas de les convaincre, tant elle croit irrésistibles et ses promesses et ses menaces.
Ce caractère absolu admet donc quelques nuances; et ces nuances se retrouvent jusque dansla .-cène fameuse de l'acte II. Cléopâtre s'y montre politique consommée autant que femme implacable. Dans sa violence même elle est raffinée; c'est une Asi tique ardente et souple. Ce plaidoyer personnel, assez semblable à celui d'Agrippine, ou plutôt — car la situation n'est pas la même — ce discours du Irône où une mère ambitieuse essaye de persuader à ses (ils qu'elle seule lésa faits ce qu'ils sont et que leurde\oir est de s'en sou venir, c'est^-d ire deluiqbéir, se divise en deux parties très n lies et très différentes [>ar le ton. Dans la première toul esl prévu, tout est calculé à l'avan ie. Cléopâtre y esl de sang-froid, et l'on sent qu'elle joue un rô e; l'amour maternel n'y esl que le voile transparenl de l'ambition égoïste. Dans cet étonnant plaidoyer, qui, à certains moments, estaussiun réq iisito«re, toul Be mêle, émotion el orgueil, néces-
politidue; indignation, mépris, feinte innocence et franchise Cynique. Il y a là comme un crescendo où grondenl les passions les plus divers s ; puis, toul s'apaise, et cotte symphonie s'achève par un finale d'une solennité Bereine, presque onctueuse.
Clé e.i.'ilie esl une a Imirable artiste.
Après la répofise d'Antiochus cl de Séieueus s'ouvre un discours tout nouveau, que Voltaire juge très inférieur au premier. Il est du moins pénétré d'un esprit tout différent. Ce n'est plus la politique, c'est la passion qui parle, et va compromettre l'œuvre de la politique en se montrant trop tôt à découvert. Préoc-
r cupée d'une idée fixe, envahie tout entière par une haine aveupli1, Cléopàtre croit trop promptement à la réalisation de ses désirs. En cela encore elle ressemble à Agrippine, et son erreur n'est pas moins excusable : la mère de Néron ressaisit — du
. moins elle se l'imagine — l'influence qu'elle a perdue; la mère d'Antiochus et de Séleucus a maintenu intacte jusqu'à présent son autorite maternelle et royale. Quoi d'étonnant à ce que ses illusions soient vivaces? Dèslors, elle nes'appartient plus. «Cléopàtre n'est pas adroite, dit Voltaire1, quoiqu'elle se soit donnée pour une femme très habile; dès qu'e'le s'aperçoit que ses entants ont horreur de sa proposition, elle ne doit pas insister. On ne persuade point un crime horrible par de la co'.ère et des emportemenls. » C'est traiter Cléopàtre en diplomate qui mesure son langage, pèse ses moindres mots dans la balance la plus fine, vance, s'arrête ou recule à son gré. Sans doute, au début de la scène, elle était maîtresse d'eile-même et disposait tout en vue de l'effet à produire; mais la passion l'a bientôt reprise et poussée en avant; le voudrait-elle, elle ne pourrait revenir sur ses pas.
La vérité des situations et des caractères est donc respectée dans celte scène qu'on prétend si invraisemblable. Seulement, à partir do l'acle II, Cléopàtre, on peut le dire, ne revient plus guère à la raison. Déçue dans ses espérances, menacée dans ses intérêts les plus chers, furieuse de rencontrer partout et toujours sur son chemin cette Rodogune, dont ses fils sont les alliés et qui va dev.. .ir l'arbitre de son &ort; elle prend la résolution de se délivrer (oui à la fois et d'eux et d'elle. Au quatrième acte elle tente un suprême effort pour reconquérir son influence perdue; mais les ruses odieuses, autant qu'inutiles, par lesquelles elle prétend égarer et diviser les deux frères, nous semblent bien mesquines. A vrai dire, elle étale un luxe superflu de cruauté. 11 semble qu'elle prenne plaisir, dans ces monologues dont eile abuse, à faire frissonner le spectateur naïf. C'est, dit llallam2, une de ces furies dont Webster ou Marston aurait