Remarques, acte II, se. m
2. fnlrod icH n to llte liltcralure of Europe ; t. III, cl), vi. Comme Lessing, Hallam, qui d'ailleuri ne vuit dans Concilie qu'un génie de second ordre, cri-
aimé à tracer le portrait. Là est le point faible de ce caractère; là par moments est la véritable, et, à notre avis, la seule invraisemblance. M. Saint-Marc Girardin l'a très bien indiqué: « I.e personnage de Cléopâtre est odieux d'un bout à l'autre delà pièce; il n'inspire que l'horreur. Jamais un seul remords n'est ressenti par cette mère qui veut faire périr ses deux fils pour faire périr sa rivale. Jamais la nature ne réclame en son cœur, et quand elle l'atteste, c'est pour la braver et la sacrifier à son ambition et à sa vengeance1. »
.Mais, si juste que soit cette critique, il ne faut pas l'exagérer, ni reprocher à Corneille la scélératesse de Cléopâtre. Dans une excellente histoire de la littérature française, nous regrettons de trouver, à côté d'appréciations très justes sur Rodoyune, une sorte d'écho de la vertueuse indignation de Lessing : a On ne saurait concevoir une plus forte peinture de la volonté mise au service du mal, une plus formidable image du crime saisi parle châtiment. Mais, si la pièce s'achève ainsi par le triomphe de la justice, elle n'en présente pas moins un périlleux paradoxe, et le début d'un système funeste, celui qui consiste à exalter les héros du mal. Cléopâtre commence toute une lignée de héros de ce genre2. » Pourquoi cette confusion delà morale et de la littérature? Proscrirait-on le personnage de Narcisse, plus discret, il est vrai, parce que la perfection de sa scélératesse nous arrache notre admiration? Athalie, qui, comme Cléopâtre, n'a pas reculé devant le crime pour conquérir le pouvoir et s'y maintenir, qui, comme elle aussi, vaincue, désarmée, mourante, brave encore ses ennemis vainqueurs, n'est-ellc donc qu'une création immorale du poète qui écrit des tragédies religieuses pour Saint- Cyr? N'aura-t-on plus le droit de peindre le vice tel qu'il est, dans toute son horreur, et faudra-t-il l'adoucir, de peur qu'il ne paraisse trop vrai? Le caractère de Cléopâtre, objecte-t-on. n'est pas vrai, ou du moins il n'est pas vrai en tout, et sort plus d'une fois de la nature humaine. Reconnaissons l'exagération de certains traits; regrettons qu'en traçant ca portrait, d'allure si hautaine, le crayon de Corneille ait parfois trop appuyé; mais no disons pas qu'il a, môme malgré lui, glorifié le crime : car l'impression que nous laisse Rodogune n'a rien de coi rupteur.
tique la proposition de Cléopâtre : i L'embarras do cos aimable» jeunes dit-il, non sans ironie, peut être deviné sans peine. *
i. Cours de littérature dramatique, I i et v.
S. Histoire de la littérature française, par M. Tivior, doyen <>.« la Faculté des lettre* de Besançon.
Corneille nous a-t-il peint Cléopâtra sous des couleurs séduisante?"? Poseï- la question, c'est la résoudre : au lieu d'émouvoir notre sympathie, elle semble prendre à tâche de la décourager en multipliant les bravades et les forfaits. Il est vrai qu'au cinquième acte, prise à son propre piège, elle se redresse et nous étonne par sa grandeur farouche. « Cléopâtre, dit Corneille luimême, est très méchante; il n'y a point de parricide qui lui fasse horreur, pourvu qu'il la puisse conserver sur un trône qu'elle préfère à toutes choses, tant son attachement à la domi- : ation est violent; mais tous ses crimes sont accompagnés d'une grandeur d'àme qui a quelque chose de si haut, qu'en même temps qu'on déteste ses actions on admire la source dont elles partent.1. » C'est marquer en homme de génie la limite qui sépare la morale de l'art. Oui, toute grande passion s'impose à nous, en dépit de nos efforts pour nous soustraire à son empire; elle nous prend, pour ainsi dire, par surprise, nous force à sortir de nous-mêmes, trouble notre âme et l'élève à la fois, mais ne nous conquiert pas, si à l'admiration ne s'ajoute pas l'estime. La terreur que Cléopà're fait si longtemps peser sur nous n'est pas faite pour nous gagi er à son parti, et nous aurions peine à la supporter, si nous n'espérions la fin prochaire de cette sorte de mauvais rêve qui nous obsède. Sa mort n'est pas un triomphe : c'est une délivrance.
Si Cléopâtre remplit le second acte de ses fureurs, le troisième acte tout entier est réservé à Rodogune; en vertu de la loi des contrastes, on peut s'attendre à voir opposer à la haine implacable de la reine mère la douce résignation de sa prisonnière. Il n'en est rien : Corneille a voulu au contraire qu'à la violence répondît la violence, à la menace la menace, au crime le crime. Rodogune assurément est moins coupable ; car elle est provoquée, et n'entend pas se résigner au rôle passif de victime. Sa proposition n'en semble pas moins atroce; c'est à des fils qu'elle ordonne de tuer leur mère. Elle peut même sembler plus inattendue : tout nous prépare à crainlre Cléopâtre; rien ne nous prépare à craindre Rodogune. Cette princesse réservée, craintive, innocente, ou qui feint de l'être, tout à coup, sans qu'aucune transition soit ménagée, se transforme en émule de Cléopâtre, qu'elle semble même jalouse de dépasser. D'où vient ce revirement si brusque, cette contradiction si sensible dans la peinture d'un caractère aimable autrefois, odieux maintenant?