‹ Théâtre de Pierre CorneilleChapitre 300 sur 420 · Discours sur le poème dramatique · texte numérisé non relu

Discours sur le poème dramatique

Les critiques ne sont pas seuls dans l'embarras; un passage curieux des Mémoires de Mlle Clairon * nous montre les actt même chargées déjouer le rôle de Rodogune en désaccord siïr la façon de l'interpréter.

« .Mll,; Gaussin avait la plus bel I (^ tête, le son de voix le plus touchant possible ; son ensemble était noble, tous ses mouvements avaient une grâce enfantine, à laquelle il était impossible de résister; mais elle était M"c Gaussin dans tout.... Rodogune demandant à ses amants la tête de leur mère est assurément une femme très altièrcT très décidée. Il est vrai que Corneille a placé dans ce rôle quatre vers d'un genre plus pastoral que tragique :

Il est des nœuds secrets, il est des sympathies, Dont par le doux rapport les âmes assorties S'attachent l'une à l'autre, et se laissent piquor Par ce je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer'-.

Rodogune aime, et l'actrice, sans se ressouvenir q :e l'expr sion du sentiment se modifie d'après le caractère, et non d'après les mots, disait ces vers avec une giàce, une naïveté voluptueuse, plus faite, suivant moi, pour Lucinde dans \% Oracls :' que pour Rodogune. Le public, routine à cette manière, attendait ce couplet avec impatience et l'applaudissait avec transpoi t. Quelque danger que je craignisse en m'éloignant de cette roule, j'eus le courage de ne pas me mentir à moi-même. Je dis ces vers avec le dépit d'une femme lière, qui se voit contrainte d'avouer qu'elle esl sensible. Je n'eus pas un dégoût, nuis je n'eus pas un coup rie main. J'en- lu plus grand succès dans le reste du rôle; et, suivant ma coutume, je vins, entre les deux pièces, écouler aux portes du foyer les critiques qu'on pouvait faire. J'entendis M. Duclos, de l'Académie française, dire, avos son ton de voix élevé el positif, que la tragédie avait été bien

1. Pages (.».'-'.i~< : Anecdote sur Rodogune; l'édition Régnier en a cilé uno partie; j'ai rétabli les dernières lignes, parée qu'il y esl fait mention de Vol-

B. A.cte I. se. v.

:!. i,'< racle, co rose.du Rennais Saint-Poix (174

resté au i , ce o'esl d'ailleurs qu'un marivaudage précieux. A mou

d'une joune fllle élevée depu » le royaume de Péorie, loin

da toul mortel, un prince doit, suivant la loi fatal- d' i

i mu it, s >urd el ioson lible. La prin< esse, qui la croil privé de rai ion, lui fa I répi I ir, i omme à un perroquet, de fort tendres ch finit par l'aimer; le charme est donc rompu. On voit que M"1' Clairon a n i •t que nous sommes bien loin 11 le.

jouée, que j'avais eu de fart bonnes choses, maïs quejo nedevais pas penser à jouer les rôles tendres, après Mllc Gaussin. Étonnée d'un jugement si peu réfléchi craignant l'impression qu'il pouvait faire sur tous ceux qui l'écoutaient, et maîtrisée par un

mouvement de colère, je fus à lui et lui dis : « Kodogune un rôle tendre, monsieur? Une Parlhe, une furie qui demande à ses amants la tète de leur mère et de leur reine, un rôle tendre ? Voilà certes un beau jugement !.... » Effrayée moi-même de ma démarche, les larmes me gagnèrent, et je m'enfuis au milieu des applaudissements. Toutes les études que j'ai faites depuis, m'ont fait tenir à mes premières idées. Voltaire es a fortifiées dans son Commentaire sur Corneille, et le public, aussi content de ma fierté qu'il l'était de la volupté de Mllu Gaussin, m'a permis de croire que je n'avais pas perdu ma peine. »

M lr Clairon aura mal lu les Remarques de Voltaire sur Bodnfjune; elles ne justifient pas plus son opinion que l'opinion contraire. La vérité, c'est que Voltaire se borne à mettre Uodogune en contradiction avec elle-même. Jamais elle ne le satisfait, ni lorsqu'elle est douce, ni lorsqu'elle est passionnée : sa douceur n'est qu'hypocrisie, puisque bientôt elle se montrera si féroce; sa férocité n'est pas naturelle, puisqu'elle dément sa douceur. 11 faut pourtant qu'elle ait un caractère. Qui donc a raison, de M,le Clairon ou de Mllc Gaussin, de Voltaire ou de Duclos ? Personne peut-être, et peut-être aussi tout le monde.

Tout en raillant ce qu'il appelle « une partie carrée d'assassinat », Geoffroy indique très bien comment Voltaire et La Harpe ont pu se méprendre sur le vrai caractère de lîodogune; elle n'est, selon lui, ni si ingénue ni si timide. « Ce qui les trompe, c'est qu'altière et impérieuse elle rougit et s'indigne d'un amour involontaire qu'elle n'ose s'avouer; ils ont pris cette fierté pour l'embarras d'un coeur naïf, et ne savem comment accorder avec celle innocence la proposition qu'elle fait aux princes1. » Pourtant Geoffroy, qui reproche aux autres critiques leur erreur, pourrait bien, lui aussi, se tromper sur un point, ou tout au moins exagérer une appréciation juste au fond. Sans doute, Roilogune n'a rien d'une bergère de roman; c'est une reine qUi sait haïr et se vetiger, c'est une Pàrtlie, capable de lutter de ruse avec Cléopâtre, et de blesser en fuyant. Mais il faut convenir que Corneille prête parfois à cette ingénue tragique le langage de la galanterie contemporaine, ses fados rtiadilgauv,

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