Cours de littérature dramatique, U
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ses formules alambiquées, ses périphrases convenues. Le je ne sais quoi de Rodogune se trouve dans Médée :
Souvent je ne sais quoi, qu'on ne peut exprimer, Nous surprend, nous emporte et nous force d'aimer;
et dans la Comédie des Tuileries l'amour est défini de ! 'me :
Un certain mouvement qu'on ne pent exprimer.
La rougeur de Rodogune quand on lui parle de cet amour, son émotion quand elle voit venir x\ntiochus, le noble aveu qu'elle lui fait au quatrième acte, ne sont pas ridicules; car elle n'est, quoi qu'en dise Voltaire, ni veuve, ni vieille, et, si elle se trahit, c'est en annonçant aussitôt la résolution de sacrifier sa passion à son devoir; reine, elle ne doit et ne veut épouser qu'un roi. Cependant, on est contraint de le reconnaître, en deux ou trois passages, d'ailleurs peu étendus, cette princesse dos Parthes semble avoir fréquenté l'hôtel de Rambouillet autant que le palais de Séleucie. Il faut le constater, et passer outre : car ce n'est là qu'un trait fugitif, tout superficiel, et le caractère essentiel de Rodogune n'en est pas altéré. Le Pyrrhus d'Andromaque s'oublie de môme parfois à parler le langage de la cour; mais vienne la crise décisive, et l'on verra bientôt reparaître le héros d'Homère.
Quelestdonc le vrai caractère de Ro logune? Ce n'est, à notre sens, ni l'extiôme douceur s'emportant. tout à coup à la fureur extrême, ni la férocité hypocritement dissimulée sous les dehors de la douceur', jusqu'au moment où elle peut se montrer au grand jour. Plus faite par sa nature pour la tendresse que pour la violence, Rodogune est aigrie par le malheur, exaspérée par la persécution. Ainsi, dans Horace, s'exaspère et s'exhale en imprécations furieuses la tendresse, longtemps paisible, de Camille; ainsi, dans Ci/nia, Emilie, altérée (le vengeance, deviendra une furie, adorable, si l'on veut, mais une furie, dont Auguste aura tout à craindre; désarmée par l'affectueux pardon de l'empereur, elle reprendra, non sans quelque soulagement peut-être, sa douceur naturelle. Rodogune n'aura pas ce bonheur
de rencontrer une grandi1 âme qui la Subjugue et. l'apaise; cl
pointant la tension d'esprit que lui impose la vengeance lui est a ci- point pénible, qu'elle revii ut sansi (Tort, sans molifapparent même, a son vrai caractère, qui esl généreux el bon.
Elle traverse une crise, ci Corneille nous en avertit : caria gcène v de l'acte I n'esl pas toul entière dans les quatre vers
précieux où l'on voudrait l'enfermer. On n'y voil pas seulement l'amante d'Àntiochus, mais la fiancée de Nicanor, la prisonnière et la victime de Ciéopàtre. Elle a aimé celui que Cléopâtre a
lue de sa main; elle aime maintenant son fils, et voici qu'entre elle et lui se dresse encore Ciéopàtre. Sa passion n'est pas seule irritée de ces obstacles; sa fierté de reine en souffre, sa perspicacité de femme malheureuse lui fait prévoir de nouveaux malheurs. Toutes ces maximes politiques dont Voltaire critique la froideur, auraient dû l'éclairer: c'est à dessein que le poète oppose à l'optimisme un peu aveugle de Laonice la défiance clairvoyante de Hodogune. Justement soupçonneuse, celle-ci est prêle h renoncer à ses soupçons; mais elle se réserve, elle attend, et bientôt c'est Laonice elle-même qui vient lui donner raison, en l'instruisant des projets criminels de Cléopâtre.
Frappée dans son orgueil et dans son amour, menacée dans sa vie, quo peut-elle faire? La situation, telle qu'elle se présente au début de l'acte III, exige une décision énergique et prompte. Voit-on cependant Rodogune se porter aussitôt aux résolutions extrêmes? Elle réfléchit, ell<3 hésite, elle consulte le seul ami dont le dévouement lui soit assuré, son ambassadeur Oronte, dont la diplomatie mesquine fait mieux ressortir encore l'élévation de ses sentiments. Enfin, la voilà seule; aussitôt toutes les petitesses s'évanouissent, et l'on se sent en face d'un caractère, qui se révèle ou plutôt se ressaisit. D'un regard viril elle embrasse le présent; elle ose se souvenir du passé. Comment les souffrances de ce passé, comment les humiliations et les dangers de ce présent n'éclaireraient-ils pas à ses yeux l'avenir? Elle rompt son « esclavage »; elle donne un libre cours à des sentiments trop longtemps « étouffés1 ». elle s'écrie :
J'ose reprendre un cœur pour aimer et ha'ir.
Ce n'est plus la « victime d'État », craintive et résignée; c'est la reine asiatique, assez pénétrante pour deviner Cléopâtre, assez redoutable pour que Cléopâtre lui fasse l'honneur de la haïr : car le portrait de Rodogune, comme celui de Cléopâtre, ne serait pas achevé, si on ne lui donnait pour cadre une des cours féroces ec raffinées de l'Asie. Ainsi, la transformation qui s'opère dans le caractère de Rodogune est inévitable, et les trois premières scènes de l'acte III sont destinées à la préparer.
1. t A moi-mr*me rendue, » dit-elle dans la se. iv de l'acte III.
Ceux qui les critiquent seraient les premiers à s'étonner dr> leur absence, et à signaler l'invraisemblance d'un revirement moral que rien n'annonce. Il n'y a point là, en vérité, tant de contrastes; les soupçons de Rodogune sont devenus une certitude, et la vengeance suit de près; rien de plus. Loin de dépouiller son caractère réel, elle redevient elle-même, et le dit aux princes :
Eh bien donc, il est temps de me faire connaître ' I
Ou ce vers n:a pas de sens ou il signifie qu'on no la connaissait pas bien encore ; peut-être, à vrai dire, se connaissaitelle mal. L'horreur d'une situation où elle se voit, d'une part menacée par Cicopâtre, d'autre part placée entre les conseils avilissants d'Oionlc et l'amour, au moins embarrassant, desdeux princes, la révèle à elle-même, et l'excite à ne pas acheter la victoire au prix de son orgueil abaissé.
La proposition qu'elle fait aux princes est-elle sérieuse? Sur ce point, les avis so.,t partagés, et devaient l'être : car ici Rodogune semble emprunter à Cléopàlre jusqu'à ses procédés oratoires ; il y a dans son discours deux discours différents. Leprern'er, où la princesse des Parthes se montre politique consommée, où elle met sa résolution, ou plutôt son irrésolu! ion, à l'abri de la raison d'État, est un habile préambule, destiné tout à la fois à irriter la passion des princes et à sonder leurs intojil ions secrètes. Quand leurs protestations chaleureuses les ont engagés plus loin peut-être qu'ils ne voudraient, quand elle Croit les avoir persuadés qu'eux seuls sont responsables de ce qu'elle va dire et de ce qu'elle va faire, un second discours commence, aussi passionné que le premier était réservé. Quand donc jotiefc-eHe un rôle? lorsqu'elle parle le langage de la froide raison, ou lorsqu'elle se précipité, pour ainsi dire, en pleine passion, et s'efforce d'y précipiter ses amants après elle? Dans le premier cas, son hypocrisie ne mérite que le mépris; dans le second, sa cruauté ne peut inspirer que l'horreur.
Nous croyons Rodogune toujours sincère, et lorsqu'elle se passionne, et lorsqu'elle raisonne. Condamnons sa passion, s'il nous plaît; mais avouons aussi qu'elle est le contré-Coup naturel, logique, nécessaire dé la pas-ion de Cléopâtre. Au lieu de juger ces personnages" au point de vue des idées modernes
et selon notre meSUrë, replaçons-les par la pensée dans le milieu 1. Aclo III, se. IV.
où ils ont vécu. C'est ici une guerre implacable entro deux femmes et deux reines; aux petits manèges perfides des cours européennes ?e substitue la haine qui marche à front découveit cl trop souvent ensanglante le sérail. Aux yeux de Rodogune, la vengeance est un devoir absolu; elle essaye du moins de se le persuader et de le persuader aux princes, En vain Voltaire parle philosophie à une reine qui n'entend pas la philosophie, et laison à une femme qui ne veut pas être raisonnable. Seulement, comme Rodogune n'est pas une Cléopàtre, elle n'a ni la n ème conviction, ni le môme accent. Si légitime que lui I araisse sa cause, elle ne s'abandonne pas tout à fait. Qu'on nous passe le mot, elle se monte la tête et s'échauffe à froid ; elle est de ces héroïnes cornéliennes, plus raisonneuses encore qm passionnées, qui parlent, comme elle, de leur « gloire », et dont le plaidoyer subtil n'est pas toujours convaincant, parce qu'il n'est pas toujours convaincu. Elle disserte et raffine trop. Son imagination est séduite par l'apparente grandeur du but qu'elle po rsuit; son cœur n'est pas gagné. Aussi, ce premier pas fait vers le crime, va-t-elle s'arrêter court; aussi ne restera-t-d bientôt de cette scène que le souvenir de ce qu'elle appelle, avec trop d'indulgence, un « caprice, » soudainement conçu, soudainement abandonné.
Cet abandon si prompt d'un projet jugé si essentiel donne raison, ce semble, à ceux qui refusent de prendre au sérieux la proposition de Rodogune. Selon Geoffroy i, qui répète d'ailleurs Corneille, elle ne fait pas cette proposition pour qu'elle soit acceptée, mais pour se soustraire à la poursuite importune des deux frères et pour faire échouer, en les contre-minant, pour ainsi dire, les complots de Cléopàtre. Ne sait-elle pas en effet qu'ils sont incapables d'un crime? N'avoue-t-elle pas elle-même qu'elle l'espérait?
Votre refus est juste autant que rua demande. A force de respect votre amour s'est trahi ; Je voudrais vous haïr, s'il m'avait obéi 2.
Pourquoi donc a-t-elle exigé cette obéissance , qui l'eût désespérée? N'est-ce point parce qu'elle aussi a voulu gagner du temps, et déplacer le danger? Menacée par Cléopàtre, elle la menace à son tour. Elle ignore quel effet ont pu produire sur ces