‹ Théâtre de Pierre CorneilleChapitre 302 sur 420 · Cours de littérature dramatique, I · texte numérisé non relu

Cours de littérature dramatique, I

2. Acte IV, se. i. — Voyez dans Y Examen^ p; "70, l'explication ingénions que Corneille donne de la conduite de Rodogune.

esprits irrésolus, encore mal connus d'elle, les promesses perfides de son ennemie; ce qu'elle sait à merveille, c'est que tous deux l'aiment, avant d'aimer le pouvoir. En opposant l'amour à l'ambition, elle neutralisera l'une par l'autre. Sollicités en sens divers, consternés, épouvantés, Séleucus et Antiochus ne sauront que faire; pendant ce temps, elle agira.

Mais en jouant ainsi avec l'amour des autres, elle a oublié le sien, dont Antiochus lui arrache la confession. Dès lors, elle renonce à toute pensée de vengeance, mais elle ne se laisse point aller aux démonstrations d'une tendresse niaise : en déclarant à Antiochus qu'elle l'aime, elle lui déclare aussi qu'elle accomplira jusqu'au bout son devoir de reine. Quand Cléopàtre, par une réconciliation simulée, lui permet de concilier son devoir et son affection, elle oublie tout et se montre prête à respecter comme une mère celle qui l'a torturée; mais aussi, quand Cleopâtre, pour détourner les soupçons, les rejette sur elle et l'accuse, avec quelle fierté vraiment royale elle se redresse! avec quelle présence d'esprit elle confond l'accusatrice! car c'est là un des traits les plus curieux de son caractère : Rodogune, qu'on nous représente, tantôt comme une pensionnaire ingénue, tantôt comme une criminelle, est le plus souvent une femme de sens et de tôle autant que de cœur.

C'iix qui aiment à tout réduire en formules pourraient donc résumer ainsi ce débat:

Il n'est pas vrai que Rodogune soit incapable de toute passion foi te : fiancée de Nicanor, prisonnière de Cléopàtre, reine outragée, femme aimante, menacée dans son amour, elle peu! et doit faire un grand effort pour se sauver en se vengeant. Cette crise suprême réveille et exalte les mauvais sentiments qui dormaient au fond de son âme.

Il est vrai pourtant que, plus faite par la nature pour la tendresse que pour la violence, elle no se maintient pas longtemps au ton où elle est monté1; s'il n'est pas invraisemblable qu'une princesse orientale n'ait point la résignation mélancolique de telle héroïne moderne., il est moins invraisemblable encore qu'aimant Antiochus, elle oublie bientôt sa haine pour être toute» il son amour.

H n'est pas vrai que la proposition de Kodogune soit un pur

artifice; mais il est vrai que la passion ne domine pas assez. liodogune pour lui faire perdre de vue le souci très réel de son

intérêt et (\v> moyens qui peuvent assurer son salut. Sa présence d'esprit est au moins égale à son audac*

La grande figure de Cléopàtre et la figure un peu plus effacée, mais aussi plus aimable, de Rodogune, s'imposent tellement à nous, que nous sommes tentés d'accorder à l'amour des deux princes une attention mal proportionnée à son importance dans le drame. C'est l'amour pourtant qui, après avoir fait le malheur de Rodogune, fait revivre en elie l'espérance, qui rend impuissantes les machinations de Cléopàtre contre elle. Si l'amour était absent, la proposition de Rodogune n'aurait plus de raison d'être, et la facilité avec laquelle elle y renonce serait inexplicable, si de ce combat entre l'amour et la haine l'amour ne sortait enfin vainqueur. N'est-ce pas l'amour du reste, autant que la piété filiale, qui rend si poignante la situation d'Antiochus au cinquième acte?

C'est aussi l'amour qui marque la principale différence entre les caractères des deux fils jumeaux de Cléopàtre, unis par tant de ressemblances morales. Tous deux aiment Rodogune, mais de façons diverses : l'amour de Séleucus semble plus impétueux, celui d'Antiochus plus paisible; et pourtant, c'est l'amour impétueux qui se lasse le plus vite : la proposition de Rodogune est comme la pierre de touche où s'éprouve la solidité de leur affection et aussi la fermeté de leur caractère. Antiochus se lamente : Séleucus s'emporte; l'un continue d'espérer, parce qu'il aime: l'autre désespère, parce qu'il a cessé d'aimer. Aucun d'eux ne s'interdit ni les madrigaux galants, ni les dissertations romanesques et froides. Mais la grande infériorité de Séleucus, c'est qu'il est amant malheureux. Antiochus, qui est aimé, n'a pas de peine à l'effacer, et Corneille a voulu qu'il l'effaçât. On devine que Rodogune est écrite à la veille de la Fronde : en ce temps où la politique et l'amour sont si étroitement associés, les amants heureux semblent destinés aux rôles d'amants héroïques.

Antiochus sans doute n'a rien d'héroïque; mais son frère ne lui en est pas moins sacrifié. C'est lui qu'on nous présente tout d'abord; la généreuse proposition de Séleucus, nous savons qu'il l'a déjà conçue. Qu'il s'agisse d'un acte d'initiative ou de réflexion, c'est lui qui prend lesdevants et parle au nom de tous deux; c'est lui qui répondra au discours artificieux de Cléopàtre par quelques paroles simples et dignes1 : il veut bien rejeter sur la fatalité les crimes que vient de rappeler Cléopàtre; mais on sent qu'il n'est pas dupe; Séleucus, moins froid, moins maître de lui v

1. C'est aussi lui qui, le premier, oxposo à Rodoguno leur commune résolution.

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n'est que l'écho de son frère : il parle sur un autre ton, mais pour ne rien dire de plus. Au contraire, quand Cléopâtre a déchiré tous les voiles, quand la raison confondue doit se taire, et que seule la passion élève la voix, Antiochus n'est plus qui- l'écho de Séleucus, dont ses plaintes ponctuent, pour ainsi dire, les malédictions. Un moment vient pourtant où Séleucus s'em porte trop loin, et c'est alors Antiochus qui se charge de le rappeler à la mesure. Sa douleur respectueuse contraste avec la colère irréfléchie de Séleucus, plus facile à émouvoir, mais plus perspicace ici : car il a deviné Cléopâtre, et les mœurs de cours d'Asie, pour lesquelles, nous le craignons, ni l'un ni l'autre n'est fait. Antiochus est aveugle ou veut l'être; il ne peut se résigner à haïr ni Cléopâtre ni Rodogune ; il refuse de les en croire elles-mêmes, jusqu'au moment où, éclairé a demi, il les confondra toutes deux dans une môme défiance, dont Rodogune a le droit d'être blessée.

Cette vertu un peu molle et indécise est écrasée, il faut bien le dire, par le dangereux voisinage du vice triomphant et cynique. Toujours honnêtes, les deux princes sont toujours dans l'embarras; habitués à l'obéissance, ils ne savent comment s'y prendre pour désobéir. Ce sont d'excellents jeunes gens,, que Timagène a fort bien élevés, niais plutôt, ce semble, en vue de la vie intérieure que du tiône de Syrie. Du moins la douceur de leur amitié nous repose de tant d'émotions violentes; à chaque monologue passionné de Rodogune ou de Cléopâtre correspond un duo plaintif des deux prince-, « L'amitié des deux frères, dit Voltaire*, ne l'ait pas le grand effet qu'on en attend, parce «pu1 l'amitié seule ne peut produire de grands mouvements au théâtre que quand un and risque sa \io pour un ami en danger. L'amitié qui ne va qu'à ne poinl se brouiller pour une maitresse, est froide, et rend l'amour froid. » Pour nous, ces serments d'éternelle amitié ne nouslaissent pas froids, lorsque nous voyons l'amitié triompher de l'ambition et de l'amour. Chacune de ces scènes fraternelles esl une courte éclaircie entre doux

orages: car les deux priners sont les seuls personnages es en-

tiels sur qui notre Bympathie puisse toujours s'arrêter, suis craindre de déception; s'ils sont malheureux, c'est par la faute des autre--. L'héroïsme touchant de l'amour fraternel f.iil un heureux contraste avec ce qu'on pourrait appeler l'héroïsme audacieusemenl criminel de Cléopâtre. Supprimez-le : Cléop

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