‹ Théâtre de Pierre CorneilleChapitre 303 sur 420 · RemurquM sur Rodogune^ acte m, |o. iv · texte numérisé non relu

RemurquM sur Rodogune^ acte m, |o. iv

elle-même en sera diminuée : « Le titre de mère que garde Cléopâlre1, quoiqu'elle l'oublie d'une façon si horrible, ce titre môme, en la rendant plus criminelle, prête à ses passions je ne gais quelle effroyable grandeur, digne de la tragédie. Si Cléopàtre n'était pas mère, elle perdrait à l'instant môme une partie de l'horreur tragique qu'elle inspire : ce ne serait plus qu'une ambitieuse, ce ne serait plus qu'une femme irritée et vindicative. Elle a besoin pour nous épouvanter que nous nous souvenions de ces sentiments maternels qu'elle a étouffés, et ce titre sacré de mère se sent encore là même où il est détruit. »

Qu'on ne juge donc point inutile la double scène qui suit la double proposition; car elle resserre l'union d'Antiochus et de Séleucusau moment où cette union est le plus nécessaire : d'une part, Ciéopàtre et Rodogune divisées, de l'autre les deux frères unis, voilà tout le fond de la tragédie. Ajoutons que cette union, quoi qu'en dise Voltaire, ne se maintient pas sans de cruels sacrifices. Il est vrai qu'on juge inutile aussi la noble renonciation de Séleucus au trône et à Rodogune. C'est pourtant cette résignation desintéressée qui cause sa mort, en irritant Cliopâtre, et prépare ainsi le dénouement. CQtle fin tragique d'un prince jeune, à l'esprit irréfléchi, mais au cœur chaleureux, est d'autant plus touchante qu'il vient de se montrer capable d'un acte de générosité. De son côté, Antiochus, rivalisant de délicatesse avec lui, a refusé d'accepler un. sacrifice trop promptement résolu. Roi et fiancé de Rodogune, il oublie son bonheur, quand il a perdu Séleucus, et s'écrie, dans un de ces vers simples et forts que les Grecs eussent enviés à Corneille:

O frère plus aimé que la clarté du jour2!

La fin de Séleucus entraîne d'ailleurs celle de Ciéopàtre, et la sincère douleur d'Antiochus semble prolonger au delà de la mort l'immortelle amitié des deux frères.

Si le rôle, tant critiqué, des princes est nécessaire à l'action, qu'on ne pourrait concevoir sans eux,- si par leur seule présence ils retardent une crise inévitable et amortissent les coups dont iis souffrent eux-mêmes, il est d'autres rôles dont le sacrifice serait moins impossible. Au premier plan, Ciéopàtre et Rodogune se menacent; au second Antiochus et Séleucus se rappro- ( lient; au troisième enfin, Timagène, Laonice, Oronte, suivent

1. Saint-Marc-Girarclin, Cours de littérature dramatique, I, 18.

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