‹ Théâtre de Pierre CorneilleChapitre 304 sur 420 · Acte V, se. iv · texte numérisé non relu

Acte V, se. iv

d'un peu loin les péripéties du drame, et parfois y interviennent. 11 est clair, par exemple, que Timagène est trop, comme on dit au théâtre, une « utilité ». Dans le second, le troisième et le quatrième acte, il ne paraît pas; mais il se trouve là fort à propos pour écouter avec complaisance l'exposition et concourir, un peu malgré lui, au dénouement. C'est le ncuBdi^^oi antique, honnête et discret, qui reste à l'écart quand son œuvre est terminée; c'est Burrhus sans Néron, mais un Burrhus inactif, qu'aveuglent les illusions de sa sœur Laonice.

La figure de celle-ci est moins effacée. Pour donner plus d'importance à ce personnage épisodique, Corneille a même voulu qu'il sauvât Rodoguneen l'avertissant des projets de Cléopâtre. Laonice n'est donc pas une confidente vulgaire; aussi lui a-t-on fait l'honneur de discuter son rôle. On l'accuse de trahison; mais est-ce que la trahison ne prend pas un autre nom, quand elle est honnête, utile, nécessaire? Narcisse, vendant à Néron les secrets de Britannicus, est odieux; le serait-il encore, si, confident de Néron, il révélait à Britannicus le crime que Néron médite? Laonice ne ressemble en rien à un espion mis auprès delà reine mère pour la tromper : elle croit à la sincérité de Cléopâtre, et, lorsque Rodogune en doute, elle s'efforce de l'en convaincre. Détrompée enfin, épouvantée de ce qu'elle entend, au point de laisser échapper plus d'une parole imprudente, que, par bonheur, Cléopâtre, emportée par sa pas-ion, ne comprend pas, elle prend sa revanche d'une longue erreur, elle court à Bodogune, elle a le devoir de dissiper la dangereuse sécurité qu'elle-même lui a inspirée. C'est la révolte d'une âme trop crédule, mais généreuse, et nous avons d'autant moins droit de l'en blâmer qu'en prévenant Bodogune elleexpose sa vie. La sœurde Timagène ne pouvait agir autrement.

Quanl ;i Oronte, qui paraît moins encore que Timagène, mais dont la diplomatie mesquine sert du moins nous l'avons VU, à

l'aire mieux ressortir la fierté du caractère de Bodoguno, nous n'a\ons pas le courage de condamner son. rôle avec la même sévérité que Voltaire. Il pourrait assurément disparaître sans que l'intrigue en souffrit beaucoup; mais enfin c'esl une suite de noie gaie au milieu de tant d'horreurs tragiques '. L'ambassadeur extraordinaire du roules Parthesa Séleucie est un galant politique du temps de Louis Mil, instruit de toul le partiqu'on peut tirer

i. il faut dire pourtant, à la décharge d'Oronte, qu'il conseilla à Rodogune ],■-, i. olutions nil.'s; mais il a |e t<>rt de lea envelopper dam dot m

do l'amour dans les affaires d'État; mais il est plus creux (;uo profond, plus présomptueux qu'habile. Assez semblable sur ce point au Félix de Polyeucte, il se (latte de connaître à fond les hommes et les choses; ce n'est pas à lui qu'on en pourrait faire accroire! La vertu, la franchise, la fidélité aux serments, chimères! Il voit le dessous de tout: il pénètre les motifs secrets des actes les plus simples en apparence. Sans doute il se trompe tout à fait, mais il dépense beaucoup de finesse à se tromper : c'est une consolation. Le bon Timagène eût mérité le prix Montyon ; Oronte n'est qu'un homme d'État incompris, mais qui se rend justice à lui-même et, dans ses plus lourdes bévues, con serve la majestueuse sérénité d'un plénipotentiaire infaillible.

Ce jugement d'ensemble sur Rodogune sera complété dans le détail par des annotations développées, souvent littéraires, plus souvent encore grammaticales. Il nous a semblé qu'au moment où l'étude de la langue française prenait enfin dans nos programmes la place d'honneur qui lui est due, une édition de Corneille, pour être utile, ne devait pas se borner à contredire ou à répéter Voltaire, Laharpe, Palissot, Lessing, Geoffroy, MM. Saint-Marc Girardin et Geruzez. Étudier à fond la langue de Corneille et de ses contemporains, n'est-ce pas le meilleur moyen d'éclairer la nôtre? Ainsi du moins nous avons conçu notre tâche : entre le Lexique de M. Marty-Laveaux et le Dictionnaire de M. Littré, nous l'avons accomplie sans trop de peine.

MGR LE PEINCE'

Monseigneur,

Hodogune se présente à Votre Altesse avec quelque sorte de confiance, et ne peut, croire qu'après avoir fait sa bonne fortune vous dédaigniez de la prendre en votre protection. Elle a trop de connaissance de voire bonlé pour craindre que vous veuilliez

qu'elle a reçu d'appla sèment; et les favorables regards dont il vous plut fortifier la faiblesse de sa naissance lui donnèrent tant d'éclat et de vigueui

1. Le duc d'Enghien, que la mort de son père venait de faire prince de Condé, avait récemment contraint Dunkerque à se rendre ; Corneille n'a garde d'oublier ce succès en rappelant les victoires qui l'ont précédé. On sait quelle admiration professait le vainqueur de Rocroi pour ces drames héroïques de Corneille, qu'il était fait pour comprendre et qui à la galanterie associaient si étroitement la politique. Il se demandait où Corneille avait appris l'art de la guerre. Une tradition douteuse, mais qu'on voudrait ne pas croire fausse, nous montre

Le grand Condé pleurant aux vers du grand Corneille.

Plus tard, il est vrai, le refus de son suffrage — c'est Corneille qui nous l'avoue — amoindrit le succès de Don Sanche, où la fierté du héros, ne rachetai sans doute pas à ses yeux les dangereuses prétentions du parvenu; mais après que Condé, devenu lui-même un chef de parti, emprisonné, puis délivré. aux mêmes acclamations du peuple, fut revenu en triomphe à Paris, Nicomède dut une partie de son succès aux allusions faciles qui naissaient des circonstances. C'est en 1647 que Cor: eiiie dédiait Rodotjune à Condé, en mémo terni s qa'Héraclius au chancelier Séguier, protecteur de l'Académie. Ici, du moins -oges pouvaient être éclatants, sans cesser d'être vrais, et cette -dédicace n'est pas une d>-di a<-e « à la Montoron. » La libéralité, d'ailleurs, n'était pas la moindre des vertus de Condé; selon toutes les apparences, il ne voulut pas. comme autrefois Louis XIII, accepter l'hommage de Corneille à condition qu'il ne lui coûterait rien. — Cette épitre dédicatoire ne figure que dans les éditions antérieures à 1G60.

qu'il semblait que vous eussiez pris plaisir à répandre sur elle un rayon de cette gloire qui vous environne, et à lui faire part de cette facdité de vaincre qui vous suit partout. Après cela, Monseigneur, quels hommages peul-elle rendre à Votre Altesse qui ne soient au-dessous de ce qu'elle lui doit? Si elle tâche à lui témoigner quelque reconnaissance par l'admiration de ses vertus, où trouvera-t-elle des éloges dignes de cette main qui fait trembler tous nos ennemis, et dont les coups d'essai furent signalés par la défaite des premiers capitaines de l'Europe? Votre Altesse sut vaincre avant qu'ils se pussent imaginer qu'elle sût combattre; et ce grand courage, qui n'avait encore vu la guerre que dans les livres, effaça tout ce qu'il y avait lu des Alexandres et des Césars, sitôt qu'il parut à la tète d'une armée. La générale consternation où la perte de notre grand monarque nous avait plonges, enflait l'orgueil de nos adversaires en un tel point, qu'ils osaient se persuader que du siège de Uocroi dépendait la prise de Paris; et l'avidité de leur ambition dévorait déjà le cœur d'un royaume dont ils pensaient avoir surpris les frontières. Cependant les premiers miracles de votre valeur renversèrent si pleinement toutes leurs espérances, que ceux-là mêmes qui s'étaient promis tant de conquêtes sur nous, virent terminer la campagne de cette môme année par celles que vous fîtes sur eux. Ce fut par là, Monseigneur, que vous commençâtes ces grandes victoires que vous avez toujours si bien choisies, qu'elles oat honoré deux règnes à la fois, comme si c'eut été trop peu pour Votre Altesss d'étendre les bornes de l'État sous celui-ci, si elle n'eût en môme temps effacé quelques-uns (.\es malheurs qui s'étaient mêlés aux longues prospérités de l'autre. Thion ville., Philisbourg et Norlinghcn étaient des lieux funestes pour la France: elle n'en pouvait entendre les noms sans gémir; elle ne pouvait y porter sa pensée sans soupirer; et ces mêmes lieux, dont le souvenir lui arrachait des soupirs et des gémissements, sont devenus les éclatantes marques de sa nouvelle félicité, les dignes occasions de ses feux de joie, et les glorieux sujets des actions de grâces qu'elle a rendues au ciel pour les triomphes que votre courage invincible a obtenus. Dispensez-moi, Monseigneur, de vous parler de Dunquerque : j'épuise toutes les forces de mon imagination et je ne conçois rien qui réponde à la dignité de ce grand ouvrage, qui nous vienl d'assurer l'Océan par la prise do cette fameuse retraite de corsaires. Tous nos havres en étaient comme assiégés; il n'en pouvait échapper un vaisseau qu'à la merci de leurs brigandages ; el nous en avons vusouvenA de pillés it la vue des mômes porte dont ils venaient de faire voile : et maintenant, par la conquête d'une seule ville, je vois, d'un coté nos mers libres, dos côtes affranchies, noire comm rétabli, la racine de nos maux publics coupée; d'autre côté, la Flandre ouverte, l'embouchure de ses rivières captive, lu porte

ÈPITRE. Cl

de son secours fermée, lasource de son abondance en notre pouvoir; et cequeje vois n'est rien encore au prix de ce que je prévois sitôt que Votre Altesse y reportera la terreur de ses armes. Dispensez-moi donc, Monseigneur, de profaner des effets si merveilleux et des attentes si hautes par la bassesse de mes idées et par l'impuissance de mes expressions; et trouvez bon que, demeurant dans un respectueux silence, je n'ajouta rien ici qu'une protestation très inviolable d'être toute ma vie,

Monseigneur,

De Votre Altesse,

Le très humble, très obéissant et très passionné serviteur,

Corneille .

AVERTISSEMENT

KODOGUNE

PltlNCÈSSÈ DES PARTHES

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