‹ Théâtre de Pierre CorneilleChapitre 305 sur 420 · AU LIVRE DES GUERRES DE SYRIE, SUR LA FIN · texte numérisé non relu

AU LIVRE DES GUERRES DE SYRIE, SUR LA FIN

«Démétrius, surnommé Nicanor, roi de Syrie, entreprit la guerre conlre les Parihrs, et, étant devenu leur prisonnier, vécut dans la cour de leur roi Phraates, dont il épousa la sœur nommée Rodogune. Cependant Diodotus, domestique des rois précédents, s'empara du trône de Syrie, et. y fit asseoir un Alexandre encore enfant, fils d'Alexandre le Bâtard et dune fil'e de Pto omée. Ayant gouverné quelque temps comme son tuteur, il se défit de ce malheureux pupille, et rut l'insolence de prendre lui-même la couronne, sous un nouveau nom de Tryphon qu'il se donna. Mais Antiochus, frère du roi prisonnier, ayant appris à Rhodes sa captivité, et les troubles qui l'avaient uivie, revint dans le pays, où, ayant défait Tryphon avec beaucoup de peines, il le fit mourir- De ià il porta ses armes contre Phraates, lui redemandant son frère, et, vaincu dans une bataille, il se tua lui-même. Démétrius, retourné en son royaume, fut tué par sa femme Cléopâtre,qui lui dressa desembûchesenhainede cette secondefemme Rodogune qu'ii avait épousée, dont elle avait conçu une telle indignation que, pour s'en venger, elleavait épousé ce même Antiochus, frère de son mari. Elle avait eu deux fils de Démétrius. l'un nommé Séleucus, et l'autre Antiochus, dont elle tua le premier d'un coup de flèche, sitôt qu'il eut pris le diadème après la mort de son père, soit qu'elle craignît qu'il ne le voulût venger, soit que l'impétuosité de la même fureur la portât à ce nouveau parricide. Antiochus lui succéda, qui contraignit cette mauvaise mère de boire le poison qu'elle lui avait préparé. C'est ainsi qu'elle fut enfin punie. »

AVERTISSEMENT

Vola ce que m'a prêté l'histoire, où j'ai changé les circonstances de quelques incidents, pour leur donner plus de bien séance. Je me suis servi du nom de Nicanor plutôt que celui de Démélrius, à cause que le vers soutirait plus aisément l'un que l'autre. J'ai supposé qu'il n'avait pas encore épousé Rodogune, afin que ses deux fils pussent avoir de l'amour pour elle, sans choquer les spectateurs, qui eussent trouvé étrange cette passion pour la veuve de leur père, si j'eusse suivi l'histoire. L'ordre de leur naissance incertain, Rodogune prisonnière, quoiqu'elle no vint jamais en Syrie, la haine de Cléopàtre pour elle, la proposition sanglante qu'elle fait à ses fils, celle que celte princesse est obligée de leur faire pour se garantir, l'inclination qu'elle a pour Antiochus, et la jalouse fureur de cette mère qui se résout plutôt à perdre ses fils qu'à se voir sujette de sa rivale, ne sont que des embellissements de l'invention, et des acheminements vraisemblables à l'effet dénaturé que me présentait l'histoire, et que les lois du poème ne me permettaient pas de changer. Je l'ai même adouci tant que j'ai pu en Antiochus, que j'avais fait trop honnête homme dans le reste de l'ouvrage, pour forcer à la fin sa mère à s'empoisonner elle-même.

On s'étonnera peut-être de ce que j'ai donné à cette tragédie le nom de Rodogune plutôt que celui de Cléopâtre, sur qui tombe toute l'action tragique, et même on pourra douter si la liberté de la poésie peut s'étendre jusqu'à feindre un sujet entier sous des noms véritables, comme j'ai fait ici, où, depuis la narration du premier acte, qui sert de fondement au reste, jusques aux effets qui paraissent dans le cinquième, il n'y a rien que l'histoire avoue.

Pour le premier, je confesse ingénument que ce poème devait plutôt porter le nom de Clèopâlre que de Rodogune; mais ce qui m'a fait en user ainsi acte la peur que j'ai eue qu'à ce nom le peuple ne se laissât préoccuper des idées de celte fameuse et dernière reine d'Egypte, et ne confondit cette reine de Syrie avec elle, s'il l'entendait prononcer. C'est pour cette même raison qun j'ai évité de le mêler dans mes vers, n'ayant jamais lait parier de celte seconde Médée quesous celui de la reine: et je nu; suis enhardi à cette licence d'autant plus librement, que j'ai remarqué parmi nos anciens maîtres qu'ils se sont fort peu uns en peine de donner à leurs poèmes le nom ()i^ héros qu'ils y Misaient paraître, et leur ont suivent l'ait porter celui des chœurs , qui ont encore bien moins de pari dans l'action qucles personnages épisodiques, comme Hodogune : témoin 1rs ira-

chiniennes de Sophocle, que nous n'aurions jamais voulu nommer autrement qui1 la Mort d'Hercule.

Pour le second point, je le tiens un peu plus difficile à

résoudre, et n'en voudrais pas donne mon opinion pour bonne : j'ai cru que, pourvu que nous conservassions les effets de l'his-

AVERTISSEMENT. C5

toire, toutes les circonstances, ou. comme je viens de les nommer, les acheminements, étaient en notre pouvoir; au moins je ne pense point avoir vu de règle qui restreigne cette liberté que j'ai prise. Je m'en suis assez bien trouve en cette tragédie; mais comme je l'ai poussée encore plus loin dans Heraclius, que je viens de mettre sur le théâtre, ce sera en le donnant au public que je tâcherai de la justifier, si je vois que les savants s'en offensent ou que le peuple en murmure. Cependant ceux qui en auront quelque scrupule m'obligeront de considérer les deux Êleclrcs de Sophocle et d'Euripide, qui, conservant le mémo effet, y parviennent par des voies si différentes qu'il faut nécessairement conclure que l'une des deux est tout à fait de l'invention ce son auteur. Ils pourront encore jeter l'œil sur Ylphigénie in Tauris\ que notre Aristote nous donne pour exemple d'une parfaite tragédie et qui a bien la mine d'être toute de même nature, vu qu'elle n'est fondée que sur cette feinte que Diane enleva Iphigénie du sacrifice dans une nuée etsupposa une biche en sa place. Enfin, ils pourront prendre garde à Y Hélène d'Euripide, où la principale action et les épisodes, le nœud et le dénouement sont entièrement inventés sous des noms véritables.

Au reste, si quelqu'un a la curiosité de voir cette histoire plus au long, qu'il prenne la peine de lire Justin, qui la commence au trente-sixième livre, et, l'ayant quittée, la reprend sur la fin du trente-huitième et l'achève au trente-neuvième. Ii la rapporte un peu autrement et ne dit pas que Cléopâtre tua so;i mari, mais qu'e'le l'abandonna et qu'il fut tué par le commandement d'un des capitaines d'un Alexandre qu'il lui oppose. 11 varie aussi beaucoup sur ce qui regarde Tryphon et son pupille, qu'il nomme Antiochus. et ne s'accorde avec Appian que sur ce qui se passa entre la mère et les deux fils.

Le premier livre des Machabées, aux chapitres xi, xm, xiv et xv, parle de ces guerres de Tryphon et de la prison de Démétrius chez les Parthes; mais il nomme ce pupille Antiochus, aillai que Justin, et attribue la défaite de Tryphon à Antiochus, fils de Déméirius, et non pas à son frère, comme fait Appian, que j'ai suivi, et ne dit rien du reste.

Josèphe, au treizième livre des Antiquités judaïques, nomme i en ore ce pupille de Tryphon Antiochus, fait marier Cléopâtre à Antiochus, frère de Démétrius, durant la captivité de ce premier mari chez les Parthes, lui attribue la défaite et la mort de Tnphon, s'accorde avec Justin touchant la mort de Démétrius, abandonné 1 1 non pas tué par sa femme, et ne parle point de ce qw'Appian et lui rapportent d'elle et de ses deux fils, dont j'ai fait cette tragédie.

1. V Iphigénie en Tauride, qu' Aristote no donne pas d'ailleuv» « pour exemple d'une parfaite tragédie ».

Le sujet de cette tragédie est tiré d'Appian Alexandrin, dont voici les paroles, sur la fin du iivre qu'il a fait des Guerres de Syrie*: « Démé'rius, surnommé Nicanor, entreprit la guerre contre les Faillies et vécut quelque temps prisonnier dans la cour de leur roi Phraates, dont il épousa la sœur, nommée Rodogune. Cependant Diodotus, domestique des rois précédents, s'empara du trône de Syrie et y fit asseoir un Alexandre encore enfant, fils d'Âlexendre le Bâtard et d'une fi Te de Ptolomée. Ayant gouverné quelque temps comme tuteur sous le nom de ce* pupille, il s'en défit cl prit lui-môme la couronne sous un nouveau nom de Tryphon qu'il se donna. Antiochu-, frère du roi prisonnier, ayant appris sa captivité à Rhodes et les troub'es qui l'avaient suivie, revint, dans la Syrie, où, ayant défait Tryphon, il le fit, mourir. De là, il porta ses armes contre Phraates, et, vaincu dans une balai le, il se tua lui-même. Démétrius, retournant en son royaume, fut tué par sa femme Cléopâtrc, qui lui dressa des embûches sur le chemin, en haine de cette Rodogunc qu'il avait épousée, dont elle avait conçu une telle indignation qu'elle avait épousé ce môme Antiochus, frère de son mari. Elle avait deux fils de Démétrius, dont elle tua Séleucus. l'aîné, d'un coup de flèche, sitôt qu'il eut pris le dianème après la mort de son père, soit qu'elle craignît qu'il ne la voulut venger sur elle, soit que la même fureur l'emportât à ce nouveau parricide. Antiochus son frère lui succéda et contraignit cette mère dénaturée de prendre le poison qu'elle lui avait préparé. »

Justin, en son trente-sixième, trente-huitième et trente-neuvième livre, raconte cette histoire plus au long, avec quelques autres circonstances. Le premier des A/achabées, et Josèphe, au treizième des Antiquités judaïques, en disent aussi quelque chose, qui ne s'accorde pas tout à l'ait avecAppian. C'est à lui que je rne suis attaché pour la narration que j'ai mise au premier acte et pour l'effet du cinquième, que j'ai adouci du côté

1. Les Examens, n'ayant paru que dans l'édition de 1600» où ils remplacent les Avertissements j répètent souvent ceux-ci.

C8 EXAMEN DE RODOGTJNE.

d'Antiochus. J'en ai dit la raison ailleurs1. Le reste sont des épisodes d'invention qui ne sont pus incompatibles avec l'histoire, puisqu'elle ne dit point ce que devint Rodogune après la mort de Démétrius, qui vraisemblablement ramenait en Syrie prendre possession de sa couronne. J'ai fait porter à la pièce le iiom de cette princesse plutôt que celui de Cléopâtre, que je n'ai môme osé nommer dans mes vers, de peur qu'on ne confon Jît cette leine de Syrie avec cette fameuse princesse d'Eg; pi i qui portait le même nom, et que l'idée de celle-ci, beaucoup plus connue que l'autre, ne semàl une dangereuse préoccupalion parmi les auditeurs.

On m'a souvent fait une question à la cour: quel était celui de mes poèmes que j'eslimais le plus, et j'ai trouvé tous ceux qui me l'ont faite si prévenus en faveur de Ci/nia ou du Cid , que je n'ai jamais osé déclarer toute la tendresse que j'ai toujours eue pour celui-ci, à qui j'aurais volontiers donné mon suffrage, si je n'avais craint de manquer, en quelque sort", au respect que je devais à ceux qu\jc voyais pencher d'un autre cùlé. Cette préférence est peut- être en moi un effet de ces inclinations aveugles qu'ont beaucoup de pères [tour quclquos-uns de leurs enfants plus que pour 1 s autres; peut-être y enlro-t-il un peu d'amour-propre, en ce que c-tte tragédie me semble être un peu plus à moi que celle-; qui l'ont précédée, à cause des incidents surprenants qui sont purement de mon invention et n'avaient jamais été vus au théâtre, et peut-être enfin y a-t-il un peu de vrai mérite qui fait que cette inclination n'est pas tout à fait injuste. Je veux bien laisser chacun en liberté de ?cs sentiments; mais certainement ou peut dire que mes autres pièces ont peu d'avantages qui ne se rencontrent* n celle-ci : elle a tout ensemble la beauté du sujet, la nouveauté des fictions, la force des vers, la facilité de l'expres-ion, la solidité du raisonnement, la chaleur des passions, les tendresses de l'amo ir et de l'amitié, et cet heureux assemblage <st ménagé de sorte qu'elle s'élève d'acte en acte. Le second passe le premier, le troisième est au-dessus du second, et le derni< r l'emporte sur tous les auties. L'action y est une, grande, complète; sa durée ne va point, ou fort peu, au delà de cell ) de la représentation. Le jour in est le plus illustre qu'on puisse imaginer, et l'unité de itii s'y rencontre en la manière que je l'explique dans le irnisieme de ces dis ours2 et avec L'indulgence que j'ai demandée pour le théâtre.

î. Dam Le Second discouru sur lu tragédie: « si j'eusse fail voir cettle action y rien chs M été punir un parricide par un autre parricide; <mi

eûl }'M-< aver ion i : Aaili chus, ci il a été bien plus doux de faire qu'ello-

môme, voyant que sa haine et sa noire perfidie allaient être découvertes, s'empoisonne dans son désespoir, A dessein d'enveloppor ces doui amants dans s,i porte, ''n leur ôtani toul sujet 'i" défiance. »

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