ACTE I, SCÈNE I
Que sous l'obscurité de cent déguisements.
LAONICE
Sachez donc que Tryphon, après quatre batailles,
Ayant su nous réduire à ces seules murailles,
Bn forma tôt le siège; et, pour comble d'effroi, 45
Dn faux bruit s'y coula touchant la mort du roi.
Le peuple épouvanté, qui déjà dans son âme
Ne suivait qu*à regrettes ordres d'une femme,
Voulut forcer la reine à choisir un époux.
Que pouvait-elle faire et seule et contre tous? 50
Croyant son mari mort, elle épousa son frère.
L'i'tfet montra soudain ce conseil salutaire.
Le prince Antiochus, devenu nouveau roi,
Sembla de tous côtés traîner l'heur avec soi;
45. « Voltaire d'abord, et les grammairiens après lui, ont dit que tôt an positif n'était plus que du bas style et qu'il ne s'employait guère que dans la locution : tôt on tard. Mais ce mot est si commode, si bien autorisé par l'exemple de bons écrivains, qu'il doit être employé sans scrupule dans le style le plus élevé. » (M. Littre).
'46. « S'y cula n'est pas du style noble. » (Voltaire.) Bossuet, dont le style avait quelque noblesse, a employé cette expression dans l'Oraison funèbre d'Henriette de France et dans des écrits dont le ton n'a rien de bas. (Hisl., Il, Y; Variât., VII, g 71.)
51. Antonius Sidétès, frère de son premier mari, Démétrius Nicanor (Note de l'édition Régnier). Avant d'épouser Nicanor ou Nicator, elle avait été la femme d'Alexandre Bala.
52. Au xvnc siècle, effet voulait dire réalisation, exécution d'une promesse, ou simplement acte réel, opposé à parole vaine; dans la Toison d'or, Corneille oppose l'apparence à l'effet, et, dans la Mort de Pompée, il fonde sur celte dist nction sa maxime :
Qui songe aux effets néglige les paroles.
Ce conseil salutaire : montra que ce conseil était salutaire. Mais la tournure que Voltaire croit la seule correcte est plus lourde et prosaïque; l'ellipse poétique imitée du latin n'offre rien d'obscur. Racine n'a-t-il pas dit de même :
J'entretins la sultane, et, cachant mon dessein, Lui montrai d'Atnurath le retour incertain.
[Bajazct, I, I.)
« Tout le monde connaît, tout le monde cite, dit Palissot, ce vers d'Herniione dans A ndromaqne :
Je t'aimais inconstant; qu'aurais-je fait fidèle ?
Le poète y sous-entend quatre mots, qu'il sacrifie à la précision. » — « Ce serait, s'il y avait de plus un infinitif exprimé, le tour que certains grammairiens désignent sous le nom de que retranché. » (M. Marty-Laveaux.)
5:3. « Ce mot nouveau est de trop; il gâte le sens et le vers. » (Voltaire.) 54. « Heur se plaçait, dit La Biuyère, où bonheur ne saurait entrer; il a fait bonheur, qui est si français, et il a cessé de l'être. » Il a aussi suiTécu dans la locution heur et mnlheur. Dans un autre passage de ses Remarques, Voltaire regrette la disparition de ce mot, qui favorisait la versification et qui ne choque point L'oreille. Il se borne ici à constater qu'heur ne se dit plus. « Il faut ajouter qu'il peut se dire », répond M. Geruzez. M. Littré est d'avis qu'on
80 RODOCUNE.
La victoire attachée au progrès de ses armes S5
Sur nos tiers ennemis rejeta nos alarmes;
Et la mort de Tryphon dans un dernier combat,
Changeant tout notre sort, lui rendit tout l'État.
Quelque promesse alors qu'il eût faite à la mère
De remettre ses fils au trône de leur père, GO
Il témoigna si peu de la vouloir tenir,
Qu'elle n'o.-a jamais les faire revenir.
Ayant régné sept ans, son ardeur militaire
Ralluma cette guerre où succomba son frère :
peut même l'employer en poésie et dans la prose élevée. En tout cas, il vit dans les mémoires, avec tant de vers immortels :
Rodrigue, qui l'eût cru? — Chimène, qui l'eût dit? — Que notre heur fût si proche et sitôt se perdit ?
Dans Hodogune, Corneille fait à plusieurs reprises (III, iv; V, ni) usage de ce mot que La Bruyère et Richelet n'ont pas encore condamné. Quant au mot traîner, que Voltaire proscrit comme donnant toujours l'idée de quelque chose de douloureux et d'humiliant, il prend soin lui-même de se contredire en citant le vers de Racine (Phèdre, II, v) :
Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi.
Soi. MM. Littré et Marty-Lavoaux, contrairement à l'avis de la plupart des grammairiens, admett-nt .soi pour lui ou elle, même avec un nom déterminé.