‹ Théâtre de Pierre CorneilleChapitre 324 sur 420 · ACTE I, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE III

Qui le cède est afl lâche, et ne sait pas aimer.

De tous deux Rodogune a charmé le courage; 155

ms par trop d'amour de lui faire un outragé. Elle doit épouser, non pas vous, non pas moi, Mais de moi, mais de vous quiconque sera roi. La couronne entre nous flotte encore incertaine, M lis Fans incertitude elle doit <Hre reine 1 GO

Cependant, aveugles dans notre vain projet, Nous la faisions tous deux la femme d'un sujet! Kégnons : l'ambition ne peut être que belle, El pour elle quittée, et reprise pour elle,

lit ce trône où tous deux: nous osions renoncer, 1G5

Souhaitons-le tous deux afin de l'y placer : (Test dans notre destin le seul conseil à prendre; W us pouvons nous en plaindre, et nous devons l'attendre.

séle ucus.

Il faut encor plus faire, il faut qu'en ce grand jour Isotre amitié triomphe aussi bien que l'amour. 470

155. Ce mot de courage, qui revient si souvent dans le théâtre classique, est pris par Corneille et Racine dans toutes les acceptions du mot cœur.

159. Vloller, dans ce sens, est assez rare, surtout en parlant d'une couronne. En général, il se dit des irrésolutions de l'esprit.

100 Opposez à ces beaux vers, qui nous donnent une si haute idée de Rodopnn^, les vers que Darie adresse dans la Hodogune de Gilbert à son frère Artaxerce, pour le déterminer à lui céder Lydie :

Décent peuples fameux il faut être vainqueur, Avant que de prétendre une place en son cœur. Quoi que vous me disiez et quoi que je vous die, L'on ne peut séparer l'empire. de Lydie ; Cetie illustre beauté veut une illustre cour: Ici l'ambition s'accorda avec l'amour.

En vain nous opposons ces passions diverses, Il faut que son époux soit monarque des Perses ; E; puisque la couronne appartient à l'aîné, Il faut qu'un seul l'ob tienne et soit seul fortuné, Et, sans que le plus jeune en prenne jalousie, Qu'il ait seul la princesse et l'empire d'Asie.

Quelle ressemblance dans le fond des idées ! mais quelle différence dans la façon de les ren

1G5. Où pour auquel, comme plus haut, v. 132: « le seul bien où j'a*piro. » Voyez aussi, dans lia lagune, les vers 330 , 10S0, 1145, 1624, et les pages -297 et 397 de la grammaire de M. Chassang, qui cite do très nombreux exemples d'où se rapportant à des substantifs qui ne sont pas de noms de lieu ou de temps. Voir le vers 235.

1G7. « Conieil paraît impropre; c'est parti ondécision; ou bien l'impropriété est dans lo mot prendre, auquel il faudrait substituer suivre. Prendre cous il signifie demander des avis à quelqu'un. » (M. Geruzez.) J'oserai dire, au contraire, qu'il ne s'agit pas de conseil à suivre, mais de résolution à prendre. Corneille, comme avant lui Régnier {Elégùs, I), s'est simplement souvenu du latin consiliuin eapere. Conseil reçoit très souvent cette signification au xvnc siècle, et ce n'est pis pour finir le vers que Corneille dit prendre un conseil. En bien d'autres passages, suitout dans Cintia il, iv; III, in) il répète cette locution, qu'un latiniste comme M. Geruzez n'eut pas du méconnaître.

Ces deux sièges fameux de Thèbes et de Troie, Qui mirent l'une en sang, l'autre aux flammes en proie, N'eurent pour fondements à leurs maux infinis Que ceux que contre nous le sort a réunis. Il sème entre nous deux toute la jalousie 475

Oui dépeupla la Grèce et saccagea l'Asie; Un même espoir du sceptre est permis à tous deux, Pour la même beauté nous faisons mômes vœux. Thèbes périt pour l'un, Troie a brûlé pour l'autre. Tout va choir en ma main ou tomber en la vôtre. 180

En vain notre amitié tâchait à partager; Ht, si j'ose tout dire, un titre assez léger, Un droit d'aînesse obscur, sur la foi d'une mère, Va combler l'un de gloire, et l'autre de misère. Que de sujets de plainte en ce double intérêt 4 85

171. Voltaire est d'avis que les citations des sièges de Troie et de Thèbes sont étrangères à ce qui se pa=se. Il faut avouer tout au moins que Corneill i y insiste beaucoup trop; à un peu plus de vingt vers de distance, il y reviendra encore. C'étaient là des souvenirs classiques, soigneusement conservés et corn plaisamment accueillis chaque fois qu'un rapprochement possible les faisait renaître; mais ils refroidissent ici une scène émouvante.

1*2. « Voltaire a critiqué cette expression mettre en proie ; mettre en sang, qui la précède, la fait passer. » (M. Marty-Laveaux.)

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