ACTE I, SCÈNE V
Je tremble, Laonice, et te voulais parler,
Ou pour chasser ma crainte ou pour m'en consoler.
LAONICE
Quoi ! Madame, en ce jour pour vous si plein de doirc?
RODOCUXE .
Ce jour m'en promet tant que j'ai peine à tout croire.
La fortune me traite avec trop de respect; 305
Et le trône et l'hymen, tout me devient suspect.
L'hymen semble à mes yeux cacher quelque supplice,
Le trône sous mes pas creuser un précipice ;
Je vois de nouveaux fers après les miens brisés,
Et je prends tous ces biens pour des maux déguisés : 3 1 0
En un mot, je crains tout de l'esprit de la Reine.
LAONICE
La paix qu'elle a jurée en a calmé la haine.
La haine entre les grands se calme rarement;
La paix souvent n'y sert que d'un amusement;
Et, dans l'État où j'entre, à te parler sans feinte, 315
Bile a lieu de me craindre, et je crains cette crainte.
Non qu'enfin je ne donne au bien des deux Etats
ce nous semble, le sens d'insinuer secrètement. Ce que Corneille dit de la glace, Bossuet et Fénclon ne l'ont-ils pas dit de la flamme? Pris au neutre, couler n'a-t-il pas un sens très clair dans le vers fameux du Cid :
Quand l'âge dans mes nerfs a fait couler sa glace....?
302. « Cet en se rapporte à crainte par la phrase : il semble qu'elleveuille se consoler de sa crainte. Il faut éviter soigneusement ces amphibologies, i) Quand il s'agit de la clarté du styl'\ Voltaire est bon juge.
305. « Respect n'est pas le mot propre; il faudrait faveur. Un trône ne creuse pas un précipice? » (M. Géruzcz.)
312. « On ne doit jamais se servir de îa particule en dans ce cas-ci. Il fallait : a calmé sa haine. » (Voltaire.) Cette incorrection, dont nous venons de voir un nouvel exemple (vers 292) a passé jusqu'à nous, en dépit de toutes les condamnations, d'ailleurs légitimes.
314. Première observation de Voltaire : « Ces réflexions générales et politiques sont-elles d'une jeune femme? » Rodogune est une jeune femme sans doute, mais une femme que le malheur a mûrie, et qui, passant de l'extrême abaissement à l'extrême grandeur, a le droit de se défi r, de se consulter tout au moins ; c'est aussi, ne l'oublions pas, une reine. Ne sait-on pas, d'ailleurs, à quel point se mêlent alors — en 1644, à la veille de la Fronde — la politique et la galanterie? — Deuxième observation : « Qu'est-ce que la paix qui .sert d'amusement à li haine? » Amusement a ici le sens de diversion; voyez plus loin (IV, vi) le sens identique donné au verbe amuser. A propos du vers 1378 du Cid, M. I.arroumet cite ces vers de Hodogune et remarque que Corno 11 ; emploie volontiers un comme adjectif indt fini où nous mettrions simplement de : d'amusement.
310. L'idée est juste, mais exprimée par une sorte de jeu de mots puen. dans la forme.
317. Var. « Non pas que mon esprit, justemont irrité, Conserve à son sujet quelque animosité.
Au bien des deux États je donne mon injure » (1047-56). Donner a ici le sens de condonare en latin, sacrifier.
Ce que j'ai du de haine à de tels attentats :
J'oublie, et pleinement, toute mon aventure ;
Mais une grande offense est de cette nature, 320
Que toujours son auteur impute à l'offensé
On vif rpsspntiment dont il le croit blessé,
Et, quoiqu'en apparence on les réconcilie,
Il le craint, il le hait, et jamais ne s'y fie,
Et, toujours alarmé de celte illusion, 325
Sitôt qu'il [.eut le perdre, il prend l'occasion:
Telle est pour moi la Reine.
Ah! Madame, je jure Que par ce faux soupçon vous lui faites injure. Vous devez oublier un désespoir jaloux
Où força son courage un infidèle époux. 330
Si, teinte de son sang et toute furieuse, Elle vous traita lors en rivale odieuse, L'impétuosité d'un premier monvement Engageait sa vengeance à ce dur traitement; Il fallait un prétexte à vaincre sa colère, 335
Il y fallait du temps, et, pour ne rien vous lairo,
319. Aventure est un des mots dont le sons s'est le pi as affaibli; il pouvait autrefois s'appliquer sans faiblesse au tragique combat des Horaces et des Curiaces [Hor., IV, n). Aujourd'hui, en ce sens, il a besoin d'être fortifié d'uneépithete pour n'être pas indigne du langage relevé.
3-20. c Rodogune se plaignant do Cléopâtre, et exprimant ce qu'elle craint d'un tel caractère, ferait bien plus d'effet qu'une dissertation. Peut-être que Corneille a voulu préparer un peu, par ce ton politique, la proposition atroco que fera Rodogune à ses amants; mais aussi toutes ces sentences, dans le goût de Machiavel, ne préparent point aux tendresses de l'amour oi à ce caractère d'innocence timide que Rodogune prendra bientôt. » (VoltaireJ 11 semble quo Voltaire, dans la première partie de cette noto, ait entrevu le caractère véritable de Rodogune, pour le perdre ensuite de vue, égaré par quelques vers d'amour comme les héroïnes les moins doucereuses de Corneille s'en permettent quelquefois, sms croire démentir leur caractère . Voyez, dans l'introduction l'opinion do M"c Clairon.
322. Illessé, atteint, offensé; voyez dans un sens analogue, mais appliqué plus spécialement à l'amitié et à l'amour, ce môme mot aux vors 108, 1866,
'MO. Sur OÙ et DOWage pris dans ce sens, voir les notes des vers 165 et 1">.">. On trouvera peut-être que Voltaire B'échaufle bien mal à propos et qu'il n'y a pas là tant de « barbarismes », tant de « solécismes intolérables ». Quant à forcer. Synonyme de contraindre, réduire à, ce n'en est pas, (pie nous sachions, le seul exemple.
882. fors pour alors : « l.ors, selon Vaugelas [Remarques, p. 225), ne se ,iit
jamais qu'il ne soit suivi de que, s'il n'est précé lé de l'une des deux particules dés ou /tour : dès lors, pOW lors. Corneille semble HVOif eu le dessein dfl su
conformer à cette règle on commençant la revision de ses premières pièi mais ses scrupules, s'il en a eu, se sont biontôl dissipés - m. Marty-La veaux.) 885. Var. « il fallait un prétexte à .s'en pouvoir dédire;
La paix rient de le taire, et, s'il VOUS faut tout dire...»
(loi^ 56).
A, dans le sens do pour; voyez les v. US.» a 734«