ACTE II, SCENE II
Vois, vois que tant que l'ordre en demeure douteux, 445
Aucun des deux ne règne, et je règne pour eux;
Quoique ce soit un bien que l'un et l'autre attende,
De crainte de le perdre aucun ne le demande ;
Cependant je possède, et leur droit incertain
Me laisse avec leur sort leur sceptre dans la main : 450
Voilà mon grand secret. Sais-tu par quel mystère
Je les laissais tous deux en dépôt chez mon frère ?
J'ai cru qu'Antiochus les tenait éloignés Pour iouir des États qu'il avait regagnés.
Il occupait leur trône, et craignait leur présence, 455
Et cette juste crainte assurait ma puissance.
Mes ordres en étaient de point en point suivis,
Quand je le menaçais du retour de mes fils :
Voyant ce foudre prêt à suivre ma colère,
Quoi qu'il me plût oser, il n'osait me déplaire ; 460
Et content malgré lui du vain titre de roi,
S'il régnait au lieu deux, ce n'était que sous moi.
Je te dirai bien plus. Sans violence aucune J'aurais vu Nicanor épouser Rodogune,
Si, content de lui plaire et de me dédaigner, 465
Il eût vécu chez elle en me laissant régner.
449. « Je possède demande un régime; jouir est quelquefois neutre, posséder ne l'est pas; cependant je crois que cette hardiesse est très permise et fait un bel effet. » (Voltaire.) Beaumarchais a dit: « En toute espèce de biens, posséder est peu de chose; c'est jouir qui rend heureux. » (Barbier de Siville, IV, i). Voilà un exemple qui contredit la distinction grammaticale de Voltaire. Dans le style juridique, posséder a toujours été pris absolument. Clôopâtre n'entend pas dire : Je possède la royauté, ce qui serait faible et n'indiquerait qu'une possession de fait, mais bien : Je reste et veux rester, malgré tout, en possession du pouvoir, ce qui implique un sentiment d'ambition satisfaite.