‹ Théâtre de Pierre CorneilleChapitre 360 sur 420 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

RODOGUNE, ORONTE, LAONIGE.

Voi à comme l'amour succède à la colère,

Comme elle ne me voit qu'avec des yeux de mère, 7G0

Comme elle aime la paix, comme elle fait un roi,

Et comme elle use enfin de ses fils et de moi.

Et tantôt mes soupçons lui faisaient une offense?

El e n'avait rien fait qu'en sa juste défense?

Lorsque tu la trompais elle fermait les yeux? 7G5

Ah! que ma défiance en jugeait beaucoup mieux!

Tu le vois, Laonice.

• 7G2. Latinisme : la locution uli alv/uo a un sens très large que restreint et .se en général un adverbe. On dit plutôt en français : en user bien pu mal avec ou envers quelqu'un. Mais au xve siècle Olivier Basselin chantait :

Usons les uns des autres librement !

Voltaire croit qu'il eût été «.plus théâtral et plus touchant » do fairo révéler par les deux frères a Rodogune lo dessein barbare de Cléopâtre. Observons pourtant qu'il y a quelques instants à peine, ce dessein de la mère n'était même pas connu des fils, que Laonice, laissant les princes s'emporter ou se lamenter, a couru prévenir Rodogune, qu elle pouvait et devait les devancer ; car ello a juré d'avertir de tout la reine des Parthos (Cf. acte I, se. iv) ; son rôle de confidente serait, non seulement trop effacé, mais inutile et mal conçu, si en cetto circonstance elle ne tenait pa> sa promesse. Ne faut-il pas d'ailleurs que Rodogune, avant l'arrivée d'Antiochui et de Sclcucus, ait le temps do se recueillir et de prendre une résolution? Une certaine pudeur, si bien définie par Anliochus (se. iv de l'acte 11), les empêche de s'avilir aux yeux do celle qu'ils aiment, en avilissant leur mère. S'ils la dénonçaient, on comprendrait mal que tout fut réuni dans une seulo seem, et leur dénonciation, et la prière qu'ils adressent à Rodogune, et l'offre que celle-ci leur fait; ce pêle-mêle de coups de thé tre aurait trop d'imprévu et trop peu de suite. « Mais comment Cléopâtre, après avoir vu avec quelle juste horreur ses enfants la regardent, a-t-elle pu confier à Laonice qu'elle a l'ait celte proposition à ses fils? » Cette question dtaire nous conlond de surprise ; n'a-t-il donc pas lu les vers où Cléopâtre prie Laonice d'assister a son entretien avec les jeunes princes? Ne sait-il pas qu'elle a tout écoute, tout appris9

1*8 RODOCflNF.

LAONICE

Et vous voyez, madame, Qu lie fidélité vous conserve mon âme, lit qu'ayant reconnu sa haine et mon erreur, Le cœur gros de soupirs, et frémissant d'horreur, 770

Je romps une foi due aux secrets de ma reine, Et vous viens découvrir mon erreur et sa haine.

Cet avis salutaire est l'unique secours

A qui je crois devoir le reste de mes jours.

Mais ce n'est pas assez de m'avoir avertie : 77")

Il fyut de ces périls m'aplanir la sortie;

Il faut que tes conseils m'aident à repousser...

LAO NICE

Madame, au nom des dieux, veuillez m'en dispenser;

C'est assez que pour vous je lui sois infidèle,

Sans mYngager encore à des conseils contre elle. 780

Oronte est avec vous, qui, comme ambassadeur,

Devait de cet hymen honorer la splendeur;

Comme c'est en ses mains que le roi votre frère

A déposé le soin d'une tête si chère ,

Je vous laisse avec lui pour en délibérer. 7S«(

774. A qui, pour auquel, condamné par Vaugel s (Remarques, p. 55), a été condamné, après lui, dit M. Marty-Laveaux, par tous les grammairiens. « Mais, s'ils sont unanimes à proclamer cette règle, nos grands écrivains ne l'ont pas été moins à l'enfreindre. » — « Qui, dit M. Chassang, s'est employé pour les choses, dans le sens neutre, jusqu'au xvii« siècle; il était alors plus voisin de son étymologie, quid. » (Grammaire française, Cours supérieur, p. 285.) M. l.ittrfl en cite même des exemples empruntés aux XVIIIe et xix° siècles.

770. Sortie a ici le sens figuré du latin exilus; la sortie du péril est une locution particulière à Corneille.

780. Il semble qu'au vers 7*77 conseil soit pris dans son sens ordinaire et qu'ici, au contraire, il ait la signification du latin consilium, comme au v. 167 ; sans in'engnger à vous donner des conseils contre ses intérêts, so comprend moins sous cette forme elliptique que, sans m'enqayer duns des résolutions prises contre elle.

7S2. « Cet Oronte, qui, comme ambassadeur, «levait honorer la sfileniienr d'an hymen et qui ne dit pas un mot, joue dans cette scène un bien mauvais personnage; mais une confidente qui dit le secret do sa maîtresse en joue un plus mauvais encore. Cost un moyen trop petit, trop commun dans les comédies. » (Voltaire.) Nar« is 6 trahissant Britannicus au profit de Néron n'a rien de comique; s'il disparatt, la tragédie n'existe plus, il est vrai que Laonice est lo n de jouer un rôle aussi important, et que son caractère est loin d'être aussi odieux. Mais elle aussi, imus venons de le voir, n'est pas inutile à l'action; si

elle trahit sa maîtresse, c'est que cette, maîtresse est Cléopàtre. Sur lo c ractèra de Laonice, voyez L'Introduction.

781. CettO locution, Une trie si chère, OÙ tilt Se prend pour la personne ellemême, se retrouve dans le C.id (v. IU'8 et 1726), et dans Théodore (v. 231. |

Racine a dil :

J'ignore lu destin d'une têts si chère

Page 1