‹ Théâtre de Pierre CorneilleChapitre 392 sur 420 · ACTE IV, SCÈNE J · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE J

Si vous me laissez libre, il faut que je le venge;

El mes feux dans mon âme ont beau s'en mutiner,

Ce n'est qu'à ce prix seul que je puis me donner;

Mais ce n'est pas' de vous qu'il faut que je l'attende;

Votre refus est juste autant que ma demande : 1 220

A force de respect votre amour s'est trahi.

Je voudrais vous haïr s'il m'avait obéi,

Et je n'estime pas l'honneur d'une vengeance

ployaient fréquemment le mot étrange dans les situations les plus graves, les plus pathétiques; au siècle dernier, il était devenu assoz vulgaire, et ne se disait plus guère que dans le langage familier, en parlant des choses bizarres, surprenantes; de notre temps, il a repris quelque chose de son ancienne valeur. » (Marty-Laveaux, Lexique de Corneille.) Les exemples qu'en cite M. Marty-Laveaux ne nous paraissent point assez probants; nous leur préférons ces vers, si connus, du Cid et de Cinna :

Si près de voir mon feu récompensé.

0 Dieu, l'éirange peine ! (I, vi.j

D'un étrange malheur son destin le menace (V, i.)

1216. « Pourquoi? Elle a donc été sa femme? Mais, si elle ne l'a point été, elle n'est point du tout obligée de venger Nicanor; elle n'est obligée, qu'à remplir les conditions de la paix, qui interdisent toute vengeance; ainsi elle

raisonne fort mal. » (Voltaire.) — « Elle n'a point été sa femme ; mais elle pourrait se croire obligée de venger un prince dont elle était aimée, et à qui

elle avait été promise. » (Palissot.)

1217. « Des [eux qui se mutinent! cela est impropre, et s'en muth<ent est encore plus mauvais. On ne se mutine point de. Mutiner est un verbe qui n'a point de régime. Cette scène est un entassement de barbarismes et de solécismes autant que d'idées fausses. » (Voltaire.) Voilà de bien gros mots. Feux, pris dans le sens d'amour, est si usité au xvite siècle, que le sens figuré plus d'une fois a f.iit oublier le sens propre. Quant à se mutiner de (se révolter, s'irriter), M. Littré, qui en cite de nombreux exemples, depuis Voiture jusqu'à Rousseau, juge comme il convient la chicane grammaticale de Voltaire : a Cette observation, écrit-il, ne se fonde, ni sur la grammaire, qui ne repousse pas se mutiner de, ni sur l'usage; car les exemples ci-dessus le montrent employé par plusieurs auteurs. » On trouve la même tournure dans don Sanche

\ ieomède. (V. 293 et 3«8.)

1220. « Pourquoi l'a-t-elle donc demandé? Toutes ces contradictions sont la suito de cette proposition révoltante qu'elle a faite d'assassiner sa bellemère : une faute en attire cent autres. » (Voltaire.) Les contradictions signalées par Voltaire sont moins inexplicables, si, d'après Corneille lui-même, on admet que la proposition de Rodogune n'a jamais été sérieuse; tout s'éclaircit ■ 1rs lors et se simplifie. Si ou ne l'admet pas, les vers suivants sont à peu près inintelligibles.

1223. « Y a-t-il de l'honneur dans cette vengeance? Elle cha ige à présent d'avis; elle ne voudrait plus d'Antiochus, s'il avait tué sa mère; ce n'est pas là assurément le caractère qu'exigent Horace et Boileau :

Qu'en tout avec soi-même il se montre d'accord, Li. qu'il soit jusqu'au bout tel qu'on l'a vu d'abord. »

[Art poct., III.)

Palissot répond à Voltaire : « Elle ne change ni d'avis, ni de caractère; elle prouve seulement que jamais elle n'avait eu l'intention de faire sérieusement aux deux princes une proposition dont elle savait bien que l'un et l'autre s raient infailliblement révoltés. Voilà du moins ce que, dans l'Examen des sa pièce, Corneille oppose aux objections qu'on lui fît de son temps et que Voltaire n'a fait que renouveler. •

Jusqu'à vouloir d'un crime être la récompense.

Kentrons donc sous les lois que m'impose la paix, 122"»

Puisque m'en affranchir c'est vous perdre à jamais.

Prince, en votre faveur je ne puis davantage :

L'orgueil de ma naissance enfle eneor mon courage,

Ft, quelque grand pouvoir que l'amour ait sur moi,

.le n'oublierai jamais que je me dois un roi. 4230

Oui, malgré mon amour, j'attendrai d'une mère

Que le trône me donne ou vous ou votre frère.

Attendant son secret, vous aurez mes désirs,

Et s'il le fait régner, vous aurez mes soupirs :

C'est tout ce qu'à mes feux ma gloire peut permettre, 423o

Et tout ce qu'à vos feux les miens osent promettre.

ANTIOCHUS

Que voudrais-je de plus? son bonheur est le mien :

Rendez heureux ce frère, et je ne perdrai rien.

L'amitié le consent, si l'amour l'appréhende.

.le bénirai le ciel d'une perte si grande: 4 "240

Et, quittant les douceurs de cet espoir flottant,

Je mourrai de douleur, mais je mourrai content.

Et moi, si mon destin entre ses mains me livre, Pour un autre que vous s'il m'ordonne de vivre,

.Mon amour Mais adieu : mon esprit se confond. I 245

Prince, si votre flamme à la mienne répond,

1228. Cet orgueil de la naissance, qui s'est déjà clairement manifesté dans la scène m de l'acte III, est un des traits essentiels du caractère de Rodogune.

Enfler le courage revient à enfler le cœur} les deux formes sont fréqu i nez Corneille. Elle aussi, Cléopàtre van h;

Cette haute vertu dont le ciel et le sang Enflent toujours los coeurs de ceux de notre rang.

[Pompée, I, ni.)

On sait que Nicole appelait la vanité « l'enflure du cœur. »

1280. Celte fierté royale sied à Rodogune : ce qu'elle pense d'elle-même, les autres le pensent aussi, et les deux princes l'ont déclaré : « Sans incertitude, elle doit être reine » (I, ni). Klle ost. prête à sacrifier à cet orgueil jusqu'à son amour; c'est sa façon de comprendre Le devoir; c'esl en cela qu'elle fait consister sa « gloire ».

1289. On a déjà vu, aux v. 7lf> et 888, contentir pris activement. Remarquez ce combat perpétue] do l'amour et de L'amitié dans l'Ame dos jeunos princes, Cet amour n'est doue, pas sj froid que Le prétend Voltaire, puisqu'il ost l'occasion de tels sacrifices.

I2it. Flottn.nl, incertain; Corneille dit volontiers des « esprits flottants •> [CM, v. L8] ; Cinna, v. îoiô), des « soucis flottants », dos « vœux flottants » (/'olyrncir, Héracliui, Titr tt Bérénice).

1212. <( il est assurément impossible de mourir affligé et content. » (Voltaire.) La poésie contemporaine, qui se nourrit d'antithèses, ne désavouerait n;is nollc-ci.

ACTi: IV, SCÈNE H. I6.r

Si vous notes ingrat a ce cœur qui vous ;>ime, Ne me revoyez point qu'avec le diadème.

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