‹ Théâtre de Pierre CorneilleChapitre 395 sur 420 · ACTE IV, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE III

Vu p. 'ii trop lent peut-être à servir ma colère,

Vous \ous ôu>s laissé prévenir par un frère?

11 a su me venger quand vous délibériez, 'I2G5

El je dois à son bras ce que vous espériez?

Je vous en plains, mon fils, ce malheur est extrême;

C'est périr en effet que perdre un diadème.

Je o'y >ais qu'un remède; encore est-il làcheux,

Étonnant, incertain, et triste pour tous deux; 1270

Je périrai moi-même, avant que de le dire :

.Mais enfin on perd tout quand on perd un empire.

ANTIOCHUS

Le remède à nos maux est tout en votre main,

Et n'a rien de fâcheux, d'étonnant, d'incertain;

Votre seule colère a fait noire infortune. J&75

Nous perdons tout, Madame, en perdant Rodogune :

Nous l'adorons tous deux; jugez en quels tourments

Nous jette la rigueur de vos commandements.

L'aveu de cet amour sans doute vous offense :

Mais enfin nos malheurs croissent par le silence, 1280

Et votre cœur, qu'aveugle un peu d'inimitié,

S'il ignore nos maux, n'en peut prendre pitié.

Au point où je les vois, c'en est le seul remède.

CLÉOPAÏRE.

Quelle aveugle fureur vous-même vous possède?

1-265. " On ne peut imaginer que Cléupâtre veuille dire ici autre chose sinon : Séleucus vient de tuer sa maîtresse et la vôtre. A ce mot seul, Antiochus ne doit-il pas entrer en fureur? » Voltaire n'a pas remarqué que ces deux phrases étaient mterrogatives : ce n'est pas un fait mensonger qu'affirme Cléopàtre, c'est une question qu'elle adresse à Antiochus. Dès lors, on comprend que celui-ci n'en soit pas ému ; d'avance il connaît \~> réponse : ne vientil pas de voir Rodogune et de lui parler? Los critiques qui portent sur les vers suivants tombent donc d'elles-mêmes, et nous ne les reproduisons pas.

1-27H. Etonnant, comme fâcheux, a beaucoup perdu de sa force primitive. « On n'entend pas mieux, dit Voltaire, ce que c'est que ce couplet. Ces deux couplets paraissent remplis d'obscurité. » Ces obscurités très réelles ne sont-elles pas volmtaires? «Cléopàtre, écrit M. Gcruzez, insinue qu'Antiochus ferait une bonne affaire en tuant Séleucus. » S'il en est ainsi, comment oserait-elle s'en expliquer à cœur ouvert avec Antiochus?

Vzl'-'j. « Comment ce remède aux maux est-il dans la main de Cléopàtre? Entend-il qu'en nommant l'aîné elle finira tout? Mais il dit : Nous perdons toux ■rdo.nl Rodogune. 11 n'y aura donc point do remède aux maux de celui qui la perdra. » (Voltaire.) Antiochus veut dire simplement qu'un mot de Cléopàtre peut mettre fin à la douloureuse situation des deux frères, forcés ou de s'aliéner a jamais le cœur de leur mère ou de tuer celle qu'ils aiment. D.o toute façon sans doute il y aura un malheureux, mais il n'y en aura pins qu'un, ut -on malheur lui pèsera moins.

1281. Un peu! Antiochus est vraiment trop indulgent. « Quel langage! s'écrie Voltaire. Et dans une telle occasion il parle avec la plus grande soumission, et Cléopàtre lui répond : quelle fureur vous possède? » C'eistjprécisément par<"e qu'elle connaît la soumission ordinaire de son fils que Cléopâtro

velléités de résistance, si timides qu'elles t-oient.

!<i8 RODOGI M -

Avez-vous oublie que vous parlez à moi? 4285

Ou si vous présumez être déjà mon roi?

ANTIOCHUS

,lo tâche avec respect à vous faire connaître Les forces d'un amour que vous avez fait nailre.

Moi, j'aurais allumé cet insolent amour?

Et quel autre prétexte a fait notre retour ? I89U

Nous avez-vous mandés qu'afin qu'un droit d'aînesse Donnât à l'un de nous le trône et la princesse? Vous avez bien fait plus, vous nous l'avez fait voir, Et c'était par vos mains nous mettre en son pouvoir.

1285. La tournure parler à moi, à lui, à voua, etc., employée, dit M. Chassang (Grammaire, p. 266), quand on veut insister davantage sur l'idée de la personne, pour me parler, hn parler, vous parler, est critiquée par Voltaire dans ses remarques sur Ileraclius ; c'était une dos plus usitées de l'ancienne langue française; on s'en servait plus fréquemment au xvnc siècle qu'aujourd'hui:

Il est ce que tu dis, s'il embrasse leur foi, Mais il est mon époux, et tu parles à moi.

[Pohjeuctc, III, il.)

Monsieur, un homme est là qui veut parler à vous,

[Femmes satontes, III, III.)

1286. Ou si était souvent construit ainsi, après une phrase interrogativo :

Me trompé-je encore à l'apparence Ou si je vois* enfin mon unique espérance?

[Cid, Y. 1022.)

Tombé-je dans Terreur ou s» j'en vais sortir?

[Othon, V. 717.)

1287. M- Marty-Laveaux cite de très nombreux exemples de tacher à, empruntés au théâtre de Corneille, et ajoute : « Suivant les grammairiens modernes, lâcher à signifie toujours viser à quelque chose, taudis ue lâcher de veut dire faire ses effort» pour y parvear. La distinction, on le voit, est subtile et difficile à observer. Co qui est plus vrai et plus important à remarquer, c'es que tâcher de se substitue de plus en plus à lâcher à. » M. Littro est uuss1 d'avis qu'entre à et de l'oreille seule doit décider.

1288. Corneille aime ces pluriels dos noms abstraits :

Je sais quelle est la flamme et quelles sont ses fores.

[PoiiijiL) i, v. 17»';.)

L'espoir le mieux fondé n'a jamais trop de forces.

[Sertoritu, v. 641.]

1289. Cette tolère soudaine, cotte surprise indignée do Cléopatre en uppr> rant l'amour de ses deux fils pour Rodogune no prouvent-elles pas quelle l'ignorait au second a<;to?

12'JO. Voltaire juge, un peu sévèrement peut-être, qu'un prétexte qui fait %n retour n'est pat français.

121)1. Que, c'est-à-dire pour autre chose que... tournure elliptique familière h Corneille; voyez aux v. 500 et 012 que employé dans dos sens également rein irquables.

ACTK JY, SC NE Ul. ICI)

Qui de nous doux, madame, eût ose s'en défendre, 1295

Quand vous nous ordonniez, à tous deux d'y prétendre?

Si sa beauté dès lors n'eût allumé nos feux,

Le devoir auprès d'elle eût attaché nos vœux.

I e désir de régner eut fait la même chose;

Et dans l'ordre des lois que la paix nous impose, 4301)

Nous devions aspirer à sa possession

Par amour, par devoir, ou par ambition.

Nous avons donc aimé, nous avons cru vous plaire ;

Chacun de nous n'a craint que le bonheur d'un f'ière,

Et celle crainte enfin cédant à l'amitié, 1305

J'implore pour tous deux un moment de pitié.

Avons-nous dû prévoir cette haine cachée,

Que la foi des traités n'avait point arrachée?

ULKOPATRE.

Non, mais vous avez dû garder le souvenir

1296. >', à elle ;

Pour ébranler mon cœur L>t-ce ;ieu de Camille? Y joignez-vous ma sœur

[Horuce, IF, VI.)

Oui, oui, je te renvoie à l'auteur des satires. — Je t'y renvoie aussi.

[Femmes savantes, III, T.

" Il me semble qu'il n'est point du tout intéressant de savoir si Cléopàtre a fait naître elle-même l'amour des deux frères pourRodogune ; ce n'est pas là ue qui doit l'inquiéter : il doit trembler que Cléopàtre n'ait déjà fait assassiner Roiogune par quelque autre. Cette idée si naturelle ne se présente pas seulement a lui; c'était la seule qui pût inspirer de la terreur et de la pitié, et c'est la seule qui ne vienne pas dans la tète u'Antiochus. Il s'amuse à dire inutilement que les deux frères devaient aimer Rodogune; il veut le prouver en forme : il parle de l'nrdn des lois. » Antioclius raisonne trop sans doute ; mais, rassuré sur le sort de Rodogune, sûr de son cœur, il plaide pour elle et lui. Le meilleur moyen de désarmer Cléopàtre lui paraît être de prouver, un peu trop dans les formes, il est vrai, qu'en aimant Rodogune il n'a pas cru désobéir à sa mère. En face d'elle, qu'on nous passe le mot, il redevient petit garçon :

Son génie étonné tremble devant le sien.

12'.)3. Eut al lâché nos vœux :

L'hymen qui nous attache en une autre famille.

[Horace, V. 883.)

Quand vous voudrez tous deux attacher vos tendresses.

[Suréna, V. 357.)

Vo taire blâme cette acception à'attacher, pris au figuré; et répète à ce propos 1 éternel refrain : « Cela n'est pas français. »

1303 Ce donc marque trop la suite'd'un raisonnement trop rigoureux pour émouvoir.

1308. « Ce verbe arracher exige une préposition et un substantif : on arrache la haine du cœur. » (Voltaire.)

COI! M -FLT.R. — Rodog. 10

170 RODOGDNE.

Des hontes que pour vous j'avais su prévenir, lolO

Et de l'indigne état où votre Rodogune,

Sans moi, sans mon courage, eût mis votre fortune

Je croyais que vos cœurs, sensibles à ces coups,

Bn sauraient conserver un généreux courroux,

Et je le retenais avec ma douceur feinte, 1315

Afin que, grossissant sous un peu de contrainte,

Ce torrent de colère et de ressentiment

Fût plus impétueux en son débordement.

Je fais plus maintenant : je presse, sollicite.

Je commande, menace, et rien ne vous irrite. 1.520

Le sceptre, dont nia main vous doit récompenser,

IN'a point de quoi vous faire un moment balancer :

Vous ne considérez ni lui ni mon injure;

L'amour étouffe en vous la voix de la nature :

Et je pourrais aimer des fils dénaturés I 1335

ANTIOCHUS

La nature et l'amour ont leurs droits séparés; L'un n'ôte point à l'autre une âme qu'il possède.

1310. « La honte n'a point de pluriel, du moins dans le style noble. » (Voltaire.) M. Geruzez observe que le contraire serait plus près de la vérité, et que la langue poétique peut très bien admettre les hontes pour les choses honteuses, les affronts. « Voltaire, dit M. Littvé, a condamné cet emploi; mais, outre les autorités, la raison et l'us:ige n'empêchent pas d'employer ce mot abstrait au pluriel. » Corneille a dit « les hontes d'un mépris... d'un supplice... d'un arrêt. » {Pompée, v. 388 ot 164G; Théodore, v. 997.) Un vers do Don. Sanche précise le sens do cette expression quo la Bruyère a employée :

Combien d'affronts pour lui, combien pour moi de hontes I

1311. Ce votre doit être souligné par une intonation méprisante. Il y a aillant de surprise et do dédain que de colère dans ces reproches de Cléopàtre ; olle no croyait pas sos lils si indignes d'elle, si incapables de régner,

1313. « A ses coups se rapporte par la ('(instruction de la phrase au courage de Cléopàtre, et par le sens aux coups de Rodogune. Kt comment retenail i I courroux, quand elle dit qu'elle croyait que leurs cœurs conserveraient un gén treux courroux? Pouvait-elle retenir un courroux dont, ses deux lils ne lui donnaient aucune marque?» (Voltaire.) Nous avons adopté la Leçon plus claire : a ce» coups.

1820. Irriter, au figuré, séduire, exciter, en parlant des personnes, aviver ou parlant des choses :

C'est là ce (pie je veuv ; c'est là ce qui m'irrite.

rk.hc, u, i.) Sévère cruint ma vue, elle irrite sa flamme,

[Poîyeucte, II, v.)

1322. Vor. « Ne vaut pas à vos yeux la poine d'y penser » (1647-58), 1325. Ainsi les lils de Cléopàtre s.. ut dènatuirés parc qu'ils refusent do se

laisser pousser au crime par leur mère. Quelle interversion des rotes! Quelle

naïveté dans La scéli rate ise I

1820. Séparés, di tincts • Ce lonl deux questions fort séparé)

\CTK IV, SCÈNE Ï1T. 171

CLEOPATRE

Non, non. où l'amour règne il faut que l'autre vô(\o.

A.NTIOCHUS.

Leurs charmes à nos cœurs sont également doux.

Nous périrons tous deux s'il faut périr pour vous; 4 3,'iO

.Mais aussi...

Poursuivez, fils ingrat et rebelle.

ANTIOCHUS

Nous périrons tous deux s'il faut périr pour elle.

CLÉOPATRE

Périssez, périssez! votre rébellion

Mérite plus d'horreur que de compassion.

Mes yeux sauront le voir sans verser une larme, 1335

Sans regarder en vous que l'objet qui vous charme;

Et je triompherai, voyant périr mes fils,

De ses adorateurs et de mes ennemis.

Eh bien! triomphez-en, que rien ne vous retienne:

Votre main tremble-t-elle? y voulez-vous la mienne ? I.'UO

Madame, commandez, je suis prêt d'obéir :

Je percerai ce cœur qui vous ose trahir;

Heureux si par ma mort je puis vous satisfaire,

El noyer dans mon sang toute votre colère l

Mais si la dureté de votre aversion 1345

Nomme encor notre amour une rébellion,

Du moins souvenez-vous qu'elle n'a pris pour armes

Que de faibles soupirs et d'impuissantes larmes.

Provinciales, XII.) Corneille emploie ce mot absolument clans ce vers hardi • le Pompée :

Sa bouche encore ourerte et sa vue égarée Rappellent sa grande aine à peine séparée.

( V. 766.) 1896. Sans... que; suppléez autre chose :

Sans obliger par lu le vainqueur qu'à demi.

[Pompée, T. 168.)

Comparez les ellipses analogues des v. 500, 0 2 et 1291.

1840. «Cet y ne se rapporte à rien, n (Voitaire.) « Oui, grammaticalement, mais, logiquement, il se rapporte au meurtre que désire Cléopàtre. » (M. Geruzez.) Rapprochez du v. 59$.

1341. Cette même locution, je suis prêt d'obéir, se retrouve, en termes identiques dans Horace (v. 1Ô4Ô) et Don Sanche (v. 2~3.) « Prêt de, qui ne s'emploie plus aujourd'hui, était, au xvne siècle, d'un usage très général. Il faut rder de considérer cette tournure comme une licence poétique; on la trouve a chaque instant dans la prose, et les meilleurs dictionnaires l'admettent, i (M. Marty-Laveaux.) Seulement le sens en est double : tantôt il se confond avec //rc.s de; tantôt, comme ici, il signifie prêt à, disposé à.

1318. i S'il n'a eu que d'impuissantes larmes, comment Cléopàtre a-t-elle pu lui dire : quelle aveugle fureur vous possède? » Nous avons déjà répondu -.non, que Voltaire a déjà posée. Antiochus dit vrai; toute sa conduit" en témoigne, et Voltaire lui-même en a raillé la faiblesse plaintive

172 liOLOGUlNE.

C LÉOPATRE .

Ah! que n'a-t-elle pris et la (l;imme et le fer ï

Que bien plus aisément j'en saurais triompher! 1350

Vos larmes dans mon cœur ont trop d'intelligence;

Elles ont presque éteint celte ardeur de vengeance.

Je ne puis refuser des soupirs à vos pleurs;

Je sens que je suis mère auprès de vos douleuis.

C'en est fait, je me rends, et ma colère expire. 1355

Kodogune est à vous, aussi bien que l'empire :

Rendez grâces aux dieux qui vous ont fait l'aîné:

Possédez-la, régnez.

ANT10CHUS

0 moment fortuné !

O trop heureuse fin de l'excès de ma peine! Je rends grâces aux dieux qui calment votre I aine. 1360

Madame, est-il possible?

En vain j'ai résisté, La nature est trop forte, et mon cœur sVst dompte. Je ne vous dis plus rien; vous aimez votre mère, Et votre amour pour moi taira ce qu'il faut taire.

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