‹ Théâtre de Pierre CorneilleChapitre 399 sur 420 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

CLÉOPÂTRE

Que tu pénètres mal le fond de mon courage!

Si je verse des pleurs, ce sont des pleurs de rage,

Et ma haine, qu'en vain tu crois s'évanouir,

Ne les a fait couler qu'afin de t'éblouir. 1390

Je ne veux plus que moi dedans ma confidence

Et toi, crédule amant, que charme l'apparence,

Et dont l'esprit léger s'attache avidement

Aux attraits captieux de mon déguisement,

13S5. Témoigne?', faire connaître ce dont on a été témoin; voyez au v. 61 ce verbe construit avec de et un infinitif.

1386. Qu'il ne serait de vous, construction elliptique.

138~. « On dit qu'au théâtre on n'aime pas les scélérats. Il n'y a point de criminelle plus odieuse que Cléopâtre, et cependant on se plaît à la voir; du moins le parterre, qui n'est pas toujours composé de connaisseurs sévères et délicats, s'est laissé subjuguer quand une actrice imposante a joué ce rôle; elle ennoblit l'horreur de son caractère par la fierté des traits dont Corneille la peint ; on ne lui pardonne pas; mais on attend avec impatience ce qu'elle fera après avoir promis Rodogune et le trône à son fils Antiochus. Si Corneille a manqué à son art dans les détails, il a rempli le grand projet de tenir les esprits en suspens, et d'arranger tellement les événements que personne ne peut deviner le dénouement de cette tragédie (Voltaire) ». On aime, après tant de critiques, souvent injustes, à recueillir un éloge aussi vrai. M. Marty- Laveaux observe que les mots : « du moins le parterre, etc., » ne sont pas dans la première édition du Commentaire de Voltaire (1764) et qu'ils ont été ajoutés dans celle de 1774 « probablement après avoir vu Mlle Dumesnil dans ce rôle» . Sur M"c Dumesnil et l'effet qu'elle produisait sur le parterre, voyez la note du v. 1826, se. iv de l'acte V. — Courage, même sens qu'aux v. 155, 1134, 13~9 :

Si tu pouvais aussi pénétrer mon courage...

{Veuve, v. 671.)

1391. « On a déjà averti qu'il faut dans et non pas dedans. Mais pourquoi ne v^ut-elle plus de confidente, et pourquoi s'est-elle confiée? Elle ne le dit pas. » (Voltaire.) Sur dedans, que Ménage ne juge plus « du bel usage », comme préposition, voyez la note du v. 41 t>. Cléopâtre, s'avise un peu tard, il est vrai, que ses confidences peuvent être dangereuses; mais aussi que la situation a changé ! A l'acte II, le secret de la reine mère était et devait être partagé : car elle espérait avoir ses fils, non seulement pour confidents, mais pour com* plices. Leur refus et l'amour qu'ils témoignent pour Rodogune ont transformé ces confidents en ennemis, dont il faut se défaire ; ainsi menacée de tous côtés et menaçant à son tour, Cléopâtre a quelque raison d'être plus réservée. Si sa première confession a épouvanté Laonice, quel effroi lui causerait la seconde! . 1394. « Corneille créa le mot capieux, » dit M. Aimé Martin dans son Elude de la langue de Corneille. \r. Marty-La veaux prouve très bien au con-

I7»i RODOGUNE.

Va, triomphe en idée avec ta Rodogune; 1395

Au sort Des immortels préfère la fortune,

Tandis que, mieux instruite en l'art de me venger,

En de nouveaux malheurs je saurai te plonger.

Ce n'est pas tout d'un coup que tant d'orgueil trébuche :

De qui se rend trop tôt on doit craindre une embùch -, I4(M)

Et c'est mal démêler le cœur d'avec le front,

Que prendre pour sincète un changement si prompt.

L'effet te fera voir comme je suis changée.

traire que ce mol, qui est dans Mèlite, figure dans des dictionnaires antérieurs aux pièces de Corneille; il cite des exemples empruntés à Juvénal des Ursins et à Coquillard (xv« siècle), à Henri IV et à d'Aubigné (xvi«). — Déguisement est encore pris au ligure; mais on ne dirait plus guère : mon déguisement.

1395. En idée, en imagination; l'idée sous-enlendue est: en réalité, tu ne triompheras pas longtemps.

De pareils lieutenants n'ont des clicfs qu'en idée.

[Sertoritu, III, n.) Général en idée et monarque en peinture.

[Agéailas, III, i.)

Fléchier a dit : « un vainqueur en idée» (Oriiso)t, funèbre de Turenne); et Massillon (Petit Carême) : « la vertu en idée. »

1396. Ainsi le sorl des rois, aux yeux do Cléopàtrc, est égal au sort des immortels; comme l'on comprend qu'elle fasse des efiotts désespérés pour ressaisir ce pouvoir qui est tout pour elle '.

1399. « Trébucher n'a jamais été du style noble. » (Voltaire.) « Pourquoi limiter toujours le nombre des mots qui peuvent entre)- dans le s»yle nobl • ? Nous croyons qu'il en est bien peu qui, habilement employés, ne puissent entrer dans un beau vers. » (Palissot.)

Je flattais ta manie afin de l'arracher Du honteux précipice où tu vas trébucher.

[Pohi< acte, v. 874.) Tremble, et crois voir bientôt trébitclt r la flerlé !

\St rtoriiu, v. :f'i7.} Mon courroux chancelant 'Prêbuchc, perd sa force et meurt eu vous parlant.

(Ibi<l., v. 10J8.)

« Trébucher, on le voit, dit M. Marty-Laveaux, ne signifie pas seulement chan,

CClor, niais tomber. » C'est ce que démontrent clairement ces vers de Malherhe- CitéS pat M. Littré :

Puisses-tu voir sous lu liras le ton flls

/V ébucher les murs de Meinphis! (III, iv.)

1101. Front, air, apparence, opposée à la réalité; le cœur, ce sont lei sentiments cachés; le front, c'est ce que la physionomie en laisse voir au dehors. - - « Je <rois qu'il eût fallu tttottnguer au lieu de démêler; car le cour et

le front ne Sont POint môles ensemble.» (Voltaire.)

1408. L'effet, la réalité. — Connut', pour comment, a survécu en dépit do Vaugt-las, qui d'ailleurs condamnait surtout comme pris interrogativement :

« Aiiu'n, comme est-il mon '.' »

[Polyeaete, v. W3.)

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