‹ Théâtre de Pierre CorneilleChapitre 400 sur 420 · CLÉOPATRE, SÉLEUCUS · texte numérisé non relu

CLÉOPATRE, SÉLEUCUS

CLÉOPATRE

Savez-vous, Séleucus, que je me suis vengée?

SÉLEUCUS

Pauvre princesse, hélas!

CLÉOPATRE

Vous déplorez son sort! 4405

Quoi! l'aimiez-vous?

SÉLEUCUS

Assez pour regretter sa mort.

CLÉOPATRE

Vous lui pouvez servir encor d'amant fidèle; Si j'ai su me venger, ce n'a pas été d'elle.

SÉLEUCUS

0 ciell et de qui donc, madame?

CLÉOPATRE

C'est de vous, Ingrat, qui n'aspirez qu'à vous voir son époux:. 4410

De vous, qui l'adorez en dépit d'une mère, De vous, qui dédaignez de servir ma colère, De vous, de qui l'amour, rebelle à mes désirs, S'oppose à ma vengeance, et détruit mes plaisirs.

1 104. Cette scène et la scène ni se correspondent; Cléopâtre y sonde l'âme de Séleucus, après avoir sondé celle d'Antiochus. Envers tous doux elle use do la même tromperie; seulement le succès n'en est pas le même. Ant,iochus,plus froid, n'est pas dupe tout d'abord; Séleucus, toujours irréfléchi, se laisse abuser dès le premier mot. Il faut dire aussi qu'il est moins bien placé que son frère pour pénétrer le mensonge de Cléopâtre ; il y a longtemps qu'il n'a vu Rodosune.

1405. « Cette réponse est insoutenable ; la bassesse de l'expression s'y joint à une indiffère ce qu'on n'attendrait pas d'un homme amouroux; on ne parlerait pas ainsi de la mort d'une personne qu'on connaîtrait à peine; il croît que sa maîtresse est assassinée, et il dit : f'auvre princesse! — Assez pour regretter sa mort enchérit encore sur cette faute. » Cette critique de Voltaire est en soi très fondée ; n'oublions pas cependant, pour être tout à fait justes envers Corneille, que Séleucus n'aime plus Rodogune, et qu il a dit (III, v) :

J'éteins enfin ma flamme et mon ambition.

De là sa froideur, dont nous sommes loin d'ailleurs de justifier l'expression. tssez pour regretter sa mort veut dire : Je l'ai trop aimée, t mon amour est trop récemment étouffé pour que je ne regrette pas sa mort; mais je ne l'aime plus assez pour en être désespéré. Des qu'il a cessé d'espérer, Séleucus, nous l'avons vu, a cessé d'aimer.

1114. Ce mot de plaisirs serait faibb aujourd'hui; il ne l'était pas aie r* Fd'tnui dans la bouche de Cléopâtre, dont la vengeance est le plaisir su- \

I7S UODOGIM..

S ELE UC lis .

De moi?

De toi, perfide! Ignore, dissimule 141

Le mal que tu dois craindre et le feu qui te brûle: Ht si pour l'ignorer tu crois t'en garantir, Du moins en l'apprenant commence à le sentir. Le trône était à toi par le droit de naissance; Rodogune avec lui tombait en ta puissance; 1420

Tu devais l'épouser, tu devais être roi ! Mais, comme ce secret n'est connu que de moi, Je puis, comme je veux, tourner le droit d'aînesse, Et donne à ton rival ton sceptre et ta maîtresse.

SE LEUCUS.

A mon. frère?

CLÉOPATRE

C'est lui que j'ai nommé l'aîné. 1425

Vous ne m'affligez point de l'avoir couronné;

Et, par une raison qui vous est inconnue.

Mes propres sentiments vous avaient prévenue :

Les biens que vous m'ôtez n'ont point d'attraits si doux

Que mon coeur n'ait donnés à ce frère avant vous, 1430

Et si vous bornez là toute votre vengeance,

Vos désirs et les miens seront d'intelligence.

CLÉOPATRE

C'est ainsi qu'on déguise un violent dépit; C'est ainsi qu'une feinte au dehors l'assoupit,

1115. On voit ici un exemple de ces brusques tutoiements, dont la poésie moderne a usé et même un peu abusé. Jusqu'à présent, Cléopâtre a dit vous à BOI) lils; mais le tutoiement est comme entraîne par la vivacité passionnée de l'apostrophe.

1430. « N'uit donnés se rapporte aux attraits si doux ; mais ce ne sont pas les attraits qu'il a donnés à son frère; ce sont les biens. » (Voltaire.)

I 133. Voyez la note du v. 1851.

I 133. Cléopâtre, qui ignore tout, ne peut comprendre la résignation désintéressée de son lils : un tel mépris du pouvoir lu» parait contre nature; elle n'y voit qu'une feinte. « Est- elle habile? demande Voltaire. Elle Veut trop (persuader a Béleucus qu'il doit s'affliger, c'esl lui faire voir qu'en effet elle vint L'affliger et l'animer contre son frère. » Qu'elle manque d'habileté, on peut le croire; mais veut-elle donc tellement être habile? Ce qui domine en elle, n'est-ce pas la profonde surprise de trouver Bon lils invulnérable a toutes Bel attaques?

1434. « Qu'est-ce qu'un* feinte qui assoupit au <lrli<,r.<, et de faussas patience* q u amusent ceux dont on craint tn l'âme de» défiances? » (Voltaire.) Les vers de Corneille sont en effi i bien e, m tourne s et obscurs. Mu voici une variante

un peu plus claire :

C'esl ainsi mi'.iu dehors il trahie et B'aSSOUpit,

t.; qu'il ereii amuser de f.nissrs patienoei

Ceua dont ii \nii guérir les justes di Qanoes (ww-bg).

m I lin'-, qui cite cet exemple, dit ayi'assoupiv y signifie diminuer tnomentam

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