‹ Théâtre de Pierre CorneilleChapitre 40 sur 420 · ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I

Le défendrez-vous seul contre tant d'ennemis?

L'espoir de son salut en lui seul était mis;

Lui seul pouvait pour soi : cédez alors qu'il tombe.

Soutiendrez-vous un faix sous qui Rome succombe, 70

Sous qui tout l'univers se trouve foudroyé,

Sous qui le grand Pompée a lui-même ploj'é?

Quand on veut soutenir ceux que le sort accable,

A force d'être juste on est souvent coupable;

Et la fidélité qu'on garde imprudemment, 75

Après un peu d'éclat, traîne un long châtiment,

Trouve un noble revers, dont les coups invincibles,

Pour être glorieux, ne sont pas moins sensibles.

Seigneur, n'attirez point le tonnerre en ces lieux ■ 80

Rangez-vous du parti des destins et des dieux, Et, sans les accuser d'injustice ou d'outrage, Puisqu'ils font les heureux, adorez leur ouvrage;

67. Pompeii nunc castra placent aux deserit orbis ? (Lucain, VIII, 532.)

69. Vaugelas et la plupart des grammairiens qui l'ont suivi n'admettent pas cet emploi de soi lorsque le sujet est un nom de personne déterminé. MM. Marty- Laveaux et Littré sont d'un avis opposé, et M. Godefroy, dans son Lexique, prouve que cet emploi ancien de soi s'est longtemps soutenu. En tout cas, il est familier à Corneille :

Il épargne ses fils bien souvent pour soi-même. [Horace, 1436.) Qu'il fasse autant pour sot comme je fais pour lui. (Poîyeucte, 912.) Le prince Antiochus, devenu nouveau roi, Sembla de tous côtés traîner l'heur après soi. (Rodogune, 54.)

70. Qui, ainsi employé pour lequel et se rapportant à un nom de chose, est très usité chez Molière aussi bien que chez Corneille, mais a été condamné par Vaueelas, et n'est plus autorisé par les grammairiens. Voyez la Grammaire *ie M. Chassang, p. 294-295.

Tu, Ptolemœe, potes Magni fulcire ruinam. Sub qua Roma cadit (Lucain, VIII, 628-529.)

71. Un faix ne foudroie pas, remarque Voltaire; c'est une image incohérente.

76. Jus et fas multos faciunt, Ptolemœe, nocentes. Dat patnas laudata fides, quum sustine, inquit, Quos Fortuna premit (Lucain, VIII, 484-486.)

77. « Un coup n'est pas invincible, parce qu'un coup ne combat pas. » (Voltaire.)— « Un obstacle ne combat pas non plus, et pourtant un obstacle est invincible; ce sont là des expressions consacrées et d'un usage trop commun pour qu'on les puisse contester. » (M. Marty-Laveaux.) Palissot avait déjà fait la même réponse à la critique trop méticuleuse de Voltaire, mais s'il défendait le mot invincibles, il avouait et l'on peut avouer après lui que les coups invincibles d'un revers sont une expression vicieuse.

78. Pour être glorieux, parce qu'ils sont glorieux, tour plus vif et plus poétique, que Corneille aimait :

Pour aimer un mari, l'on ne hait pas ses frères. (Horace, 900.) Pour être plus qu'un roi, tu te crois quelque chose. [Cinna, 137.)

81. Etymologiquement, outrage (ultra) c'est tout ce qui outrepasse les bornes, tout excès d'injustice, d'orgueil ou de violence.

Quels que soient leurs décrets, déclarez-vous pour eux,

Et, pour leur obéir, perdez le malheureux.

Pressé de toutes parts des colères célestes, 85

Il en vient dessus vous faire fondre les restes;

Et sa tête, qu'à peine il a pu dérober,

Toute prête de choir, cherche avec qui tomber.

Sa retraite chez vous en effet n'est qu'un crime :

Elle marque sa haine, et non pas son- estime; 90

il ne vient que vous perdre en venant prendre port,

Et vous pouvez douter s'il est digne de mort!

11 devait mieux remplir vos vœux et notre attente,

Faire voir sur ses nefs la victoire flottante :

84 Fatis accède deisque,

Et cote felices, miseros juge (Lucain, VIII, 486-87.)

85. Des colères, par les colères. « Colère, substantif, n'admet point de pluriel. » (Voltaire.) Ce mot s'employait pourtant alors au pluriel, et l'on sait que Corneille aime ces pluriels des noms abstraits :

Puissent briser mon chef les traits les plus sévères

Que lancent des grands dieux les plus âpres colères. (Médée, 938.)

86. Dessus est ici préposition, comme dedans au v. 38 ; on retrouvera dessus ainsi construit aux y. 251, 922, 1350. Du temps même de Corneille, on préférait sur a dessus, et Corneille, pour se conformer à la règle établie parles grammairiens, modifia plusieurs vers de ses œuvres ; mais il dut y renoncer bientôt, car il aurait eu trop à faire.

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