‹ Théâtre de Pierre CorneilleChapitre 410 sur 420 · ACTE V. SCÈNE IIF · texte numérisé non relu

ACTE V. SCÈNE IIF

Madame, dans mon cœur vous tient déjà pour telle, 4 360

Et je crois que ce nom ne vous déplaira pas.

rodogune.

Je le chérirai même au delà du trépas.

Il m'est trop doux, Madame, et tout l'heur que j'espère, C'est de vous obéir et respecter en mère.

CLÉOPATRE

Aimez-moi seulement; vous allez être rois, 4 365

Et s'il faut du respect, c'est moi qui vous le dois.

ANTIOCHUS

Ali! si nous recevons la suprême puissance,

Ce n'est pas pour sortir de votre obéissance :

Vous régnerez ici quand nous y régnerons,

Et ce seront vos lois que nous y donnerons. 4 570

CLÉOPATRE

J'ose le croire ainsi; mais prenez votre place :

traintes, en dépit de toutes les protestations do tendresse. — Amour, nous l'avons déjà vu (v. 1048), est souvent féminin au xvnc siècle :

... Se laissant ravir à l'amour maternelle.

[Horace, v, 59.)

Mais excusez l'ardeur d'une amour fraternelle.

[Ibid., v. 115.)

Quand vous ferez agir toute l'autorité Ce l'anvjur conjugale et de la paternelle.

{Agésilas, v. 921.)

« L'admirable rôle de Cloopâtre, dit M. Marty-Laveaux (préface de l'édition Régnier), a été assez souvent choisi par des débutantes : nous pouvons mentionner, d'après Lemazurier, M,lL' Aubert, le 13 juin 1/12; M'ie Lamotte en octobre 1722; M'1* Balicourt, le 29 novembre 1727. Os débuts de jeunes actrices dans un rôle de mère donnaient lieu parfois à des scènes fort plaisantes. On a surtout gardé le souvenir du dernier dont nous venons de parler. Quand Mlle Balicourt dit en s'adressant à Baron (Antiuchus), âgé de quatrevingts ans, et à M,,c Duclos (Rodogune), qui en avait plus de cinquante :

Approchez, mes enfants...

un immense éclat de rire parcourut la salle. »

1563. Sur heur, voyez la note du v. 54.

1564. Cette construction ne serait plus aujourd'hui très correcte et ne L'était pas déjà sans doute du temps de Corneille, bien que M. Marty-Laveaux ne la mentionne pas ; on dit respecter quelqu'un et obéir à quelqu'un. Il faudrait, donc suppléer : et de vous respecter.

1568. Votre obéissance, l'obéissance que nous vous devons.

15~0. On a déjà remarqué qu'Antiochus parle en fils soumis plus qu'en prince capable de régner, et de régner seul ; peut-être n'y a-t-il là qu'une assurance banale, qui n'oblige pas. Cléopâtre semble le comprendre quand elle répond, non sans quelque ironie cachée : « J'ose le croire ainsi. » Mais elle ne le croit pas; elle sait trop qu'à défaut d'Antiochus, Rodogune voudra régner.

Il est temps d'avancer ce qu'il faut que je fasse.

(ici Antiochus s'assied dans un fauteuil, Rodogune à sa gauche, en même rang, et Cléopatre ù sa droite, mais en rang inférieur, et qui marque quelque inégalité. Oronte s'assied aussi à la gauche de Rodogune, avec la même différence; et Cléopatre, cependant qu'ils prennent leurs places , par'.e à l'oreille de Laonice, qui s'en va quérir une coupe pleine de vin empoisonné. Après qu'elle est partie, Cléopatre continue:)

Peuple qui m'écoutez, Partîtes et Syriens,

Sujets du roi son frère, ou qui fûtes les miens,

Voici de mes deux fils celui qu'un droit d'aînesse 1575

Élève dans le trône et donne à la princesse.

1072. « Avancer est-il ici pour hâter ou pour expliqua1* » demande M. Geruzez. Le doute n'est pas possible : avancer veut dire hâter, accélérer :

y avance des succès dont j'attends le trépas.

[Cinna, III, l.|

Et, poiv avancer tout, hâte cet entretien.

[Nicomhle, I, iv.)

Daignez-vous avancer le succès de mes vœux?

[Tplu'génie, I, H.)

* Cependant r/u'ils prennent leurs places. — « Corneille, si prompt d'ordinaire à faire disparaître de ses œuvres les locutions condamnées par Vaugelas et par son frère Thomas, y a constamment maintenu, malgré leur défense, cependant ipie, et a toujours continué à s'en servir, tant en vers qu'en prose. » (M. Marty-Laveaux.)

Cependant que leurs rois engagés parmi nous...

(Cid, v. 1319.)

Cependant que Félix donne ordre au sacrifice.

[Polyeucte, V. 365.

L'édition de 1692 porte pendant qu'ils prennent leurs places; mais c'est que Pierre Corneille est mort, et que Thomas, plus scrupuleux, édito les œuvres de son frère. — L'auteur de /lodognne attachait de l'importance à ces indications de la miso en scène, intercalées dans le texte : « Quand il y a, écrivait-il, quelque commandement à faire à l'oreille, comme celui do Cléopatre à Laonice, il faudrait un à parte pour l'exprimer en vers, si l'on se voulait passer de , ,-s avis en marge, et l'un me semble beaucoup plus insupportable que les autres, (jui nous donnent le vrai et unique moyen do faire, suivant lo sentiment d'Arigtote, que la tragédie soit aussi belle à la lecture qu'à la représentation, en reniant facile à L'imagination du lecteur tout ce que le thràtro présente à la vue des spectateurs. » [Dt*cow* de* trois niiit<s)

1576. Ou dirait aujourd'hui: élève au trône, suc le trône; mais cotte construction est très fréquente chez Corneille surtout avec lo mol trôiu:

aujourd'hui dan» le trône, et demain dans le boue.

[l'olyairl,-, v. sSO.j

Jo serais dans le Irono où lo Ciel m'a fait nultre.

\H4raeUm, v. \w.) Un prince est dam son trône i jamais affermi.

[JWcomfcb, v. H81.)

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