ACTE V, SCENE IV
Son Ame à ce penser paraissait attachée; 4015
Sa tète sur un bras languissamment penchée, Immobile et rêveur, en malheureux amant...
ANTIOCHUS
Enfin, que faisait-il? Achevez promptement.
TIMAGÈNE
D'une profonde plaie en l'estomac ouverte
Son sang à gros bouillons sur cette couche verte... 1020
CLEOPATRE
Il est mort!
1015. N'écoutons plus ce penser suborneur [Cid, v. 33").
Mon cœur ne forme point de pensers assez fermes
(Horace, v. 708).
De pensers sur pensers mon âme est agitée (Pohjeucle, v. 100Ô).
Comme ils se confiaient leurs pensers et leurs soins.
(La Fontaine, Fables, III, :).
Sur des pensers nouveaux faisons das vers antiques. (A. Chénier).
Penser (autrefois pensé) n'est autre qu'un infinitif pris substantivement; c'est un pur hellénisme, mais qui semble avoir vieilli de bonne heure; car plusieurs des vers de Corneille où figure ce mot ont été retouchés par lui. « /}ensrs pour pensées est de la création de Corneille », dit M. Aimé Martin. Par une série d'exemples empruntés aux auteurs anciens, M. Marty-Laveaux prouve le contraire.
1617. « On est fâché de cette absurdité de Timagène, qui jetterait quelque ridicule sur cet événement terrible, s'il était possible d'en jeter. Peut»on dire d'un prince assassiné qu'il est rêveur en malheureux amant sur un lit de t/azon? Le moment est pressant et horrible. Séleueus peut avoir un reste de vie, on peut le secourir; et Timagène s'amuse à représenter un prince assassiné et baigné dans >on sang comme un berger de VAstrée, rêvant à sa maîtresse sur une couche verte. » 11 faut condamner avec la même sévérité que Voltaire le récit languissant et romanesque de Timagène. Seulement, il n'est pas juste de eroire que ses belles phrases puissent coûter ia vie à son élève : car Timagène l'a vu mourir.
1618. « Un fin que fesait ce ma llmircux amant rêveur? — Monsieur, il était moi t. C'est, une espèce d'arlequinade. » Voltaire a ici beau jeu à se moquer de Corneille, bien qu'il avoue que la terreur de la situation couvre tous les défauts. Ces vers sont faibles, mais n'ont rien d'une arlequina.de, Antiochus est fort loin de soupçonner un malheur; il n'éprouve qu'une vague inquiétude et c'est avec une impatience bien naturelle qu'il prie Timagène d'abréger son beau discours.
1619. Estomac était alors employé dans le style tragique :
Je vais lui présenter mon estomac ouvert.
[Cid, v. 1499.)
Parfois même chez les vieux auteurs estomac avait le sens figuré de vertus en latin :
Chacun n'a pas les Muses en partage, lit leur fureur tout estomac ne poind.
(Ronsakd.
ICZ1. Var. ci.éopatre
t II est mort?
TIMAGÈNIî.
oui, madame,
198 RODOQUNK.
ti m \ i. i: n i:.
Oui, Madame.
GLBOPATfcR.
Ah! destins ennemi, Qui m'enviez le bien que je m'étais promis. Voilà le coup fatal que je craignait dans l'a ne, Voilà le désespoir où l'a réduit sa llamme. Pour vivre en vous perdant il avait trop d'amou \ I63B
Madame, et de sa main il s'est privé du jour.
t i m a G t-: N k , à Cléoparft».
Madame, il a parlé; sa main est innocente.
CLKOPATH K , h Tlmagèo*.
La tienne est donc coupable, et ta rage insolente,
Par une lâcheté qu'on ne peut égaler,
L'avant assassiné, le fait encor parler! 4G30
ANTIOCIIUS.
Timagène, smffrez la donieur d'une mère. \i\ les premiers soupçons d'une aveugle colère.
AKTIOCHU&i
Ah : mon frèrol
CLÉOFAfttB.
Ah ! mon Ris !
RODOGL'NR.
Ah ! funeste hjménée !
CLÉOPATKR.
Ah! destins ennemi*! - (1641 56).
1622. Envier a ici le sens du latin invitbre, refuser :
.M'en virez-vous l'honneur de mourir à vos yeux?
( Nicomhlc l, i.)
De von-.- lieutenant m'envlriez-vous le nom?
[8ertorhta, 111, u.)
Pourquoi m'enviez-vous l'aJrque vous respirez? [Racine, Bérénice, IV, v.)
1824. Sur où, voyez les v. 182, 185, :!:*(), 520 Cl II lô.
1626. Cléopâtre s'adresse à Rodoguue.
1630. •■ Je n'1 .sais s'il est bien admit à Cléopâtre d'accuser sur-le-champ Timagène; mais, comme elle craint d'être accusée, elle bo bâte de l'an-" re loin her ii' soupçon sur un autre, quelque pi il \ raisotfiblable que suit le soupçon D'ailleurs son Imublo est une. excuse, t NOUS sommes île l'avis de VollaiM pot» la première lois, Cléopâtre est maladroite, el Rodogune bientôt lui fora MMitn- combien ce cri a été imprudent ; mais qu'on ne l'excuse pas sur la crainte vulgaire que toute autre ressentirait à sa place : elle esi inaccessible
a des sentiments aussi *quins, Tout ci qu'elle craint, c'est de ne pouvoir
achever l'œuvro si bien corn ncée; voilà pourquoi elle impose silence à
Timagène, voilà pourquoi elle voul détourner los soupçons sur lui : ântiochus et Rodogune n'ont pas encore bu la coupe empoisoi o,
1682. Var, « '«lui cherche à qui se prondro en sa juste colère.
Vous ave/, vu sa mort, et sans antres témoins » (164"
AGTR V, SCÊftE IV. 199
Comme ce coup falal n'a point d'autres témoins,
J'en ferais autant qu'elle, à vous connaître moins.
.Mais que vous a-t-il dit? Achevez, je vous prie. 1635
Surpris d'un tel spectacle, à l'instant je m'écrie; El soudain, à mes cris, ce prince, en soupirant, Avfec assez de peine entr'ouvre un œil mourant; Et ce reste égaré de lumière incertaine
Lui peignantson cher frère au lieu de Timagène, 4 640
Kempli cle votre idée, il m'adresse pour vous Ces mots où l'amitié règne sur le courroux : « Une main qui nous fut bien chère
K534. Suivant Voltaire, cet à n'est pas français; il a déjà critiqué à construit d'une façon analogue aux v. 941 et 918. « Voilà, dit M. Geruzez, un do ces tours vifs et précis dont Voltaire fait si généreusement des solécismes : à fous connaître moins équivaut, pour le sens, à si je vdux connaissais moins. »
A me défendre mal je les aurais trahis.
[Cid, v. 1488.)
Je deviendrais suspect à tarder davantage.
[Cinna, V. 317.) A vaincre sans péril on triomphe sans gloire.
[Cid, v. 434.)
C'est-à-dire : si je m'étais mal déf ndu..; si je tardais davantage... si l'on triomphe sans péril. M. Marty-Laveaux cite rr.fi ne Voltaire (Olùli/ir, II, iv) •
La vertu s'avilit à se justifier.
1986. S'écrier, pris absolument, pousser un cri :
J'ai changé de couleur, je me suis écriée.
[NicomMe, I, V.)
Il s'écrie et sa suite, De peur d'un pareil sort, prend aussitôt la fuite.
[Ibid., v. 8.}!
1639. Var. « Puis, arrêtant sur moi ce reste de lumière,
Au lieu de Timagène il croit voir son cher frère. » (1647-56)
1641. Idée, image, sens étymologique. Racine a dit de même :
Ne me rappelez point une trop chère idée.
[Bérénice, V, v.)
Mais de ce souvenir mon âme possédée A deux fois en dormant revu la môme idée.
[Athalie, II, v.)
1613. « Plusieurs critiques ont trouvé qu'il n'est pas naturel que Séleucus, en mourant, ait prononcé quatre vers entiers sans nommer sa mère ; ils disent que cet artifice est trop ajusté au théâtre. Ils prétendent que, s'il a été frappé a i.i poitrine par sa mère, il de\ait se détendre, qu'un prince ne se laisse pas mer ainsi par une femme, et que, s'il a été assassiné par un autre, envoyé par sa mère, il ne doit pas dire que c'est ww main chère; qu'enfin Antiochns, au récit de cette aventure, devait courir sur le lieu. » (Voltaire.! La première en-
'200 RODOC.UNE.
« Venge ainsi le refus d'un coup trop inhumain.
« Régnez, et surtout, mon cher frère, 464')
« G<irdez-vous de la même main.
« C'est... » La Parque à ce mot lui coupe la parole ; Sa lumière s'éteint, et son âme s'envole : Et moi, tout effrayé d'un si tragique sort, J'accours pour vous en faire un funeste rapport. 1650
ANTIOCHUS
Rapport vraiment funeste, et sort vraiment tragique, Qui va changer en pleurs l'allégresse publique.
tique est juste : il est certain que la part de la convention est grande ici. La seconde porte sur un détail qu'il semble inutile de discuter : car, Séleucus mort, qu'importe comment il ost mort? Le tait dramatique seul nous intéresse. Enfin, la troisième, qui contient une part de vérité, est exagérée : il n'y a rioQ de « révoltant », à proprement parler, dans la conduite d'Antiochus; il va trouver, pour pleurer son frère, dos accents d'une sensibilité vraie. Voltaire a lort de dire qu'il « achève tranquillement la cérémonie de son mariage ». ("est le contraire qui arrive ; il suffit de lire bs derniers vers de la dernière scène. S'il ne court pas dès à présent au secours de son frère, c'est que Timagèn? lui apprend sa mort ; c'est aussi et surtout qu'une terrible angoisse lui étreint le cœur : qui doit-il accuser-? Devant cette question, tout lo reste s'efTace.
1(347. Ces petits vers semblent déplacés à un toi moment, et dans la bouche de Séleucus assassiné; mais Corneille y avait volontiers recours, non seulement dans la comédie, pour les monologues amoureux et les billets (Mclite, III, m, Veuve, II, i; IV, vm ; Gale- ie du palais, III, x ; Suivante, II, n; IV, î; V.l.x; Place Koyule, I, i i; III, v, vi ; IV, vu ; V,vm; Suite du Menteur, 111, n), mais aussi dans la tragédie, et précisément dans les situations pathétiques. Quelques-uns de ces morceaux lyriques, d'un mètre varié, sont d'une certaine étendue : c'est ainsi que la Suivante et la Place lioya.lt se .erniinent chacune par dix quatrains. On connaît les stances de Rodrigue et de Polynucte; mais on connaît moins celle d'Rgée dans sa prison, et de l'infinie ( Médee, IV, îv ; Cfd, V, n). Dans les pièces postérieures à flodoijtiuc, les exemples ne seraient pas moins nombreux,
1648. Lumière, vie; on dit plus communément : la lumière du jour. Racino a dit :
La lumière à ses yeux ost ra\ te.
[Britannicus, V, v.j
Le roi louche à son heure dernière,
Madame, ei m- voit plus qu'un reste de lumière,
[Mlthridate, V, iv.)
De même en ^rec et en latin -h o~,.:, lux, et quelques mots analo^uos ontt>>ut à la luis le sens propre et le sens ligure.
1049, Tragique, funeste, comme au v. 1631.
Ouiiie/, quittez, Madame, un dessein si tragique,
\Cid, v. no.]
[050, Funeate, sens étymologique, ftmu*, mort :
Vous vermi-je toi^joarh nMOflQMt a la vie, k'uire de voire mort les tUMatc» nervis"
[BiCINI, PaMr», l. m.